Les politiques temporelles et le pouls de la ville : entretien avec Chris Beyer

 

Atour d’une tisane chaude, on a rencontré Chris Beyer à Rennes avant notre départ. En novembre 2014, il a soutenu une thèse sur les politiques temporelles. On a parlé de chronoaménagement, carte des temps, chronotopes, ville protéiforme, parité homme/femme, usages … On essaye de vous en faire un résumé :

Les politiques temporelles sont, comme l’urbanisme, un sujet transversal. On parle du temps qui passe, le temps qu’il fait, le temps qui change, le temps perdu, le temps gagné, le temps passé…

 

Pour commencer, un peu d’histoire. Les politiques temporelles sont apparues à la fin des années 1980 en Italie. Elles sont issues de la rencontre entre un mouvement pour le développement d’un autre urbanisme et un mouvement féministe qui revendiquait un «droit au temps». Ce double mouvement revendique le partage du temps domestique mais aussi que les commerces, les services et les entreprises prennent en compte ces nouvelles temporalités.

Le besoin de s’intéresser aux politiques temporelles vient de la remise en cause du rythme fordiste des sociétés industrielles par l’émergence d’une société de services où le temps hors travail devient le temps prépondérant. Le sociologue Jean Viard a calculé qu’un français, avec une espérance de vie de 700 000 heures (82 ans) travaille aujourd’hui environ 10 % de sa vie. La durée légale du travail en France est passée progressivement à 67 000 heures. Quand on a fini de dormir et travailler, il resterait 400 000h pour vivre, nous dit-il, certes avec des écarts selon les profils sociaux mais moins qu’avant. Ce temps libre a été multiplié par 4 en un siècle. Avec l’évolution des modes de vie c’est un temps que nous passons de plus en plus dans un environnement urbain. Après le temps des églises, puis le temps des usines, viendrait le temps des villes ? Un temps rythmé par la mobilité tout azimut, le téléphone portable, et les agendas remplis ?

En Europe, seule l’Italie a mis en place dans les années 1980 des lois propres aux politiques temporelles, avec pour objet de départ les horaires des commerces, administrations et transports en commun. En France, les premiers travaux sur ces politiques sont apparus dans la fin des années 1990 via la DATAR. Puis, ils se sont prolongés via le programme européen EQUAL, encore une fois autour de l’égalité homme/femme et de la parité. Ensuite, il y a eu un premier rendez-vous manqué en France. Lionel Jospin, lors de sa candidature à l’élection présidentielle de 2002 avait comme projet d’institutionnaliser les « bureaux des temps » dans les agglomérations, sur l’exemple italien. Ces petites structures des collectivités ont pour objet de réfléchir aux questions d’horaires pour une meilleure coordination et fluidité de la ville. Il faut souligner que de manière générale, peu de moyens ont été donnés par les États pour la mise en place de ce type de politiques, alors que les horaires d’équipements comme les services administratifs, les centres socio-culturels, les bibliothèques, les musées sont souvent déphasés des disponibilités des populations. En France, seules quelques collectivités se sont saisies de la question mais cela reste très marginal au niveau national, il n’y a plus de portage politique de cette question. Une association, Tempo Territorial cherche à fédérer les chercheurs, les collectivités, les associations qui lient temps et territoires et recense les expériences réalisées.

Depuis l’émergence de réflexions autour des politiques temporelles, certains ont cherché à qualifier le temps en le représentant à plat, sur des cartes. L’objectif était de pouvoir agir sur le temps par une représentation compréhensible. D’abord des études observèrent les trajectoires d’individus dans l’espace selon différents temps. Puis on passa des individus aux lieux avec les chronotopes. Les chronotopes sont des cartes qui vont s’intéresser aux temps des lieux et tenter de représenter les mouvements, les différents usages et conflits qu’il peut y avoir.

Les politiques temporelles posent aussi la question de la prise en compte des usages d’un espace, de la concertation entre leurs différents acteurs ainsi que des évolutions futures du lieu et de son cadre. L’urbanisme a eu jusque récemment tendance à peu prendre en compte la conciliation des usages, la polyfonctionnalité des espaces et les évolutions futures des besoins. Il est maintenant clair que la ville est en mouvement, qu’un lieu n’est pas fréquenté uniquement par les résidents alentours mais qu’il peut être lieu de vie pour des travailleurs, des touristes, des flâneurs, des sportifs, des artistes, …

On le voit, les politiques temporelles poussent les collectivités à s’intéresser au public visé, les habitants, à les sensibiliser et les intégrer aux réflexions. Elle ont un caractère participatif comme par exemple en Italie où elles réunissent les différents acteurs (administrations, employés, entreprises et citoyens) autour de “tables quadrangulaires”. Dans cet exemple, les rapports de forces entre les différents acteurs concernés effacent quelque peu les rapports hiérarchiques en cherchant à instaurer un rapport de dialogue d’égal à égal.
Mais le plus souvent, les entreprises et les syndicats sont absents de ces débats, ne s’y présentent pas. Pourtant ces grands acteurs économiques guident les temps des territoires par le nombre de personnes qu’ils impactent.

 

Pour mieux comprendre ce que peut être une politique temporelle dans une grande ville, prenons l’exemple des Pays-Bas.

Ici, on peut entendre qu’il y a une vraie prise en compte des saisons et de l’environnement extérieur mouvant, comme des espaces publics inondables en hiver. Ainsi les temps humains mais aussi les temps des saisons impactent les usages.
On peut citer d’autres exemples : les guichets uniques au moments de la rentrée (qui permettent aussi aux différents partenaires de se rencontrer) ; des offres culturelles entre midi et deux pour les salariés qui travaillent près des centres culturels mais qui en vivent éloignés mais aussi pour d’autres types de publics ; les horaires décalés de début et de fin de cours à l’université pour désengorger les transports en commun ; l’ouverture des bibliothèques à d’autres heures pour accueillir de nouveaux publics ; la fermetures de voiries à certains moments comme sur les quais de Seine ou dans certaines rues à Paris le dimanche.

 

Le plupart des porteurs de politiques temporelles ne souhaitent pas d’une ville 24h/24. Ils ne sont de toute façon pas en mesure de maîtriser à eux seuls la temporalité de leurs territoires, comme le reflètent les pressions de la grande distribution, de commerçants, du secteur touristique pour l’ouverture des commerces le dimanche et le soir.
Au contraire, certains souhaitent justement aménager les horaires de certains travailleurs. Par exemple les villes de Rennes ou Nantes favorisent le travail des agents d’entretien pendant les heures d’ouvertures des bureaux plutôt que sur des plages horaires en dents de scie. Plutôt que d’aménager et de surdimensionner des équipements urbains, on cherche à optimiser leur usage dans le temps, à les rendre plus efficients. Les périodes de pointe sont lissées, les creux s’atténuent. A l’échelle de la quotidienneté il s’agit de chercher la polyfonctionnalité des lieux, ce qui est bien compris en espaces publics désormais. A l’échelle du long terme les urbanistes vont par exemple réfléchir à l’adaptabilité des bâtiments pour favoriser une éventuelle reconversion. Il faut alors prévoir l’imprévisible…


Le lien entre politiques temporelles et travail permet de montrer qu’il existe deux visions et deux projets de vie, celui du temps choisi et celui du temps subi comme le travail de nuit ou du dimanche et leurs conséquences négatives.

Les politiques temporelles posent la question du temps libre et de son occupation. Face à l’évolution des temps, des heures, des rythmes de travail, l’individualisation des modes de vie, on assiste à la fois à une déstructuration des grands temps de la journée et un maintien de grandes constantes comme les embouteillages du matin et du soir (les migrations pendulaires ). La ville vit de manière beaucoup plus continue. Les week-ends étaient autrefois des creux dans l’activité de la ville et sont aujourd’hui des moments d’effervescence, culminant le samedi après-midi. Les temps libérés du travail, c’est à dire les temps libres, ont augmenté et sont vécus dans des espaces plus nombreux, avec une offre de plus en plus large pour occuper ce temps. Les loisirs se sont développés pour occuper ces temps libres grandissants. Ils deviennent une nouvelle manne économique que la société de loisirs marchandise.

Une pression sociale se fait aussi jour pour occuper ce temps libre, le « rentabiliser », dans un contexte où on valorise celui « qui se bouge », celui qui est débordé par ses activités. En cumulant les activités de travail, sociales, de consommation, de loisirs, familiales, citoyennes, l’homme d’aujourd’hui passe son temps à jongler d’un espace à l’autre. Les conséquences peuvent être fortes sur le cadre social et familial, en particulier pour ceux qui ne maîtrisent pas leur mobilité. La déstructuration des temps de vie individuels perturbe fortement les temps de vie collectifs. La vie de couple, de famille, et sociale au sens large devient affaire de négociation de temps. On peut s’interroger comme le géographe Luc Gwiazdzinski « en l’absence de temps collectifs, comment est-il possible dans ces conditions de faire société, de faire ville, entreprise ou famille ? »
La collectivité ne peut pas aller contre le mouvement de déstructuration des temps de la ville mais doit veiller à un aménagement des espaces qui permettent ces temps collectifs autour de divers usages. Une piste dans ce sens pourrait être de passer dans les documents d’urbanisme d’une gestion des sols à une gestion des usages, ce qui inclurait la question des temps.

 

Des villes petites et moyennes, parfois sous l’impulsion d’habitants, cherchent à inverser la tendance et à ralentir le rythme de vie de leurs habitants, s’inspirant des communautés rurales, pour réapprendre aux gens à prendre le temps et favoriser les contacts. Elles s’associent au sein de l’association Cittàslow, ou Réseau international des villes du bien vivre.

cittàslow

 

Aujourd’hui, il existe peu de mobilisations collectives à l’initiative d’habitants autour des questions de politiques temporelles. Cela reste assez isolé en dehors d’exceptions comme les associations luttant pour le “droit au sommeil” dans les centres-villes face aux «nuisances nocturnes et festives». Cette mobilisation révèle néanmoins un camps organisé et mobilisé, celui des riverains, « travailleurs dormeurs » prenant le pas sur un groupe non structuré, celui des fêtards.

A la fin de notre échange on a aussi discuté de l’urbanisme de court terme comme l’urbanisme tactique ou encore la ville imprévisible… Mais ça sera l’objet d’un prochain article!

roue


Pour aller plus loin :
Recensements d’actions de l’association Tempo Territoriale sur des exemples de politiques temporelles en France
Articles de Chris Beyer
– Article scientifique de référence : Luc Gwiazdzinski – Redistribution des cartes dans la ville malléable
– Article de presse sur l’augmentation du temps libre : Interview de Jean Viard – « Il vous reste en gros 400 000 heures à vivre ! »
Emission de France Inter – Voulons-nous d’une ville ouverte 24h/24, 7 jours/7 ? (12/12/14)

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