Récit de notre passage sur le Plateau de Millevaches – Partie 2

…suite de l’article Récit de notre passage sur le Plateau de Millevaches – Partie 1

 

Le rôle des néo-ruraux dans le bouillonnement du plateau

Dans un ouvrage récent, « Les Cévennes au XXe siècle, une renaissance », les auteurs nous expliquent les différents vagues d’arrivées de nouveaux habitants et leurs caractéristiques. Dans les années 1970, alors que les Cévennes connaissent un mouvement de désertification, de nouvelles populations s’installent. Ces  »néo-Cévenols », redonnent vie aux hameaux, permettent le maintien d’écoles et développent de nouvelles activités économiques. Brefs, ils apportent un nouveau dynamisme similaire à ce que peuvent connaître l’Ardèche, les Hautes-Alpes, les Corbières ou encore le Plateau de Millevaches. Plus les années passent, plus ces nouveaux habitants possèdent des profils différents. La génération des années 1980-1990 arrive avec des projets préparés en amont, à la différence de la précédente, qui avait improvisé son installation. On voit apparaître dans ces territoires des formes collectives de production, de transformation et de commercialisation.

La nouvelle génération années 2000, est qualifiée dans le livre de « néo-néo ». Ils s’installent assez souvent en dehors des cadres réglementaires en construisant des yourtes, tipis, cabanes de pierre ou de paille. Leur profil est plus urbain. Ils fuient une société urbaine jugée sclérosée et consumériste et portent un idéal de société qu’il cherchent à construire ailleurs. Ces dernières années on peut observer que beaucoup des nouveaux arrivants ont déjà des amis présents sur place.

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On peut donc distinguer les « natifs », les néoruraux des années 70-80-90, les « néo-néos » depuis 2000, les résidents secondaires.

Une étude réalisée sur le PNR montre entre autres des préoccupations environnementales beaucoup plus marquée chez les néos, un engagement dans les associations culturelles plus répandu, une volonté de consommer local. Ils importent ou amplifient des pratiques comme la randonnée, l’équitation, le VTT, la photographie. Ils font émerger et participent à la réfection de petit patrimoine local, à l’entretien de chemins forestiers…

Ces nouveaux arrivants sont motivés par le désir de s’ancrer dans la vie locale. Ils créent des emplois d’abord dans le milieu agricole et productif, à l’image d’Ambiance Bois. A mesure qu’ils deviennent suffisamment nombreux pour que leurs aspirations sociales prennent corps, le milieu associatif se développe et et se diversifie fortement. Les néos portent en avant les valeurs collectives et coopératives, ce qui facilite aussi leur intégration.

On a rapidement pu constater à quel point les réseaux de personnes investies dans le développement local/social/culturel étaient prégnants à tous niveaux sur le Plateau. Parmi les gens qui font bouger la région tout le monde se connaît, ou si ce n’est pas le cas ça ne tardera pas ! Ce sont les fêtes de la Montagne limousine, organisées par les prêtres ouvriers et rejointes par les néos dans années 1970, surtout agriculteurs, qui ont initié la mise en réseau des acteurs.

Ces personnes sont souvent investies dans plusieurs associations ou collectifs, au risque de s’épuiser par l’accumulation. Cela permet également le développement de l’emploi, les structures montées réussissant souvent à faire salarier une ou quelques personnes impliquées. Ces emplois ne sont pas forcément des temps pleins et sont souvent au niveau du SMIC mais cette situation nous propose un exemple concret d’une question qui nous préoccupe tous deux ces derniers temps : celle de la question de l’équilibre entre temps de travail salarié et de l’implication dans la vie locale. La précarité ou sobriété choisie d’une partie des habitants investis, leur laissant une plus grande disponibilité, est un facteur du formidable bouillonnement du Plateau de Millevaches. Une activité à 35h par semaine ou plus permet-elle une vie démocratique, sociale et culturelle riche sans que cela ne repose toujours sur les mêmes personnes ? Ce territoire nous laisse l’impression d’un endroit où les valeurs collectives, le vivre ensemble, l’auto-organisation priment sur des considérations plus matérielles, sur les rapports monétaires. Cela évidemment ne recouvre pas la philosophie de l’ensemble des habitants du Plateau mais c’est l’image qui est renvoyée au visiteur.

 

Pour situer la variété des initiatives d’habitants du Plateau, quelques expériences :

 – L’association d’éducation populaire Pivoine propose des formations et stages aux habitants selon les besoins qui émergent du territoire. Soit c’est l’asso qui s’auto-saisit de sujets soit ce sont les habitants qui font remonter leurs envies. Pivoine se charge ensuite de trouver les personnes compétentes pour répondre à ce besoin et organise des sessions temporaires de formation (par exemple en fabrication poêle de masse, en comptabilité des associations). Pivoine salarie ainsi 4 personnes, qui ont aussi travaillé notamment sur la mise en place d’un planning familial et sur l’expérience d’un collège associatif qui a tenu 3 ans. Cette association fait partie du réseau De fil en réseau.

 – Le Pain levé est une association de boulangerie autogérée purement bénévole, qui repose sur une organisation bien rodée entre habitants. Depuis 8-9 ans, 45kg de farine sont façonnés et enfournés deux fois par semaine (quatre en été) par une équipe de 12 boulangers (non-professionnels). Au fil de l’année, ils s’organisent avec les mangeurs pour couper le bois nécessaire au four à pain, suivre les achats de farine et la comptabilité. Le pain, bio, est a prix libre, avec un prix indicatif pour ceux qui préfèrent. Il peut aussi être échangé avec de la production locale comme la farine de seigle ou de la viande, des fruits et légumes. L’argent récolté paie la matière première, les outils collectifs et finance d’autres projets selon le choix des boulangers.

Quand le pain est prêt, les mangeurs viennent se servir quand ils veulent dans le local. Pour s’organiser les boulangers se réunissent une fois par mois, une demi-journée. Et une fois par an a lieu une assemblée générale des mangeurs.

 

boulangerie

 

 – L’Atelier de géographie populaire du plateau de Millevaches est une émanation d’une formation organisée par l’association Pivoine. A l’origine, il y avait une interrogation de plusieurs habitants sur les différents flux qui pouvait traverser le Plateau ou encore un besoin de cartographier les sites où se trouvent des outils empruntables entre particuliers.

Depuis 2012, l’atelier propose aux participants de créer leur propres cartes en fonction de leur envies ou besoins. L’idée est de composer un atlas du Plateau de Millevaches, fait de mille cartes à inventer. Il est animé par 3 associations : Pivoine, Quartier Rouge et la Pommerie.

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 Le journal IPNS, « journal d’information et de débat du Plateau de Millevaches », naît à l’initiative d’habitants très investis dans la vie locale en 2001 à l’occasion du centenaire de la loi instituant les associations, son nom étant un clin d’oeil à la formule  »imprimé par nos soins ». Ce média, reflet d’opinions assez partagés chez les néos, s’empare de questions sociales et environnementales en rapport avec le Plateau. La région avait déjà un média dynamique avec Télé Millevaches qui existe depuis 30 ans, couvrant des événements locaux et réalisant des documentaires pointus parlant à tous les habitants.

Ainsi, le Plateau, comme d’autres espaces de faible densité en France, connaissent un regain de vitalité certain, qui se traduit par la coexistence de plusieurs populations aux caractéristiques variées en termes de générations, de profils sociaux, de pratiques de mobilité, de rapport à l’espace et de valeurs.

 

« Natifs » et « néos », un apprivoisement mutuel toujours en cours :

On peut observer sur le Plateau une certaine porosité entre les populations, les groupes ne vivent pas isolément les uns des autres, contribuant à créer cette dynamique particulière au Plateau. Ce relatif mélange peut s’expliquer notamment par l’ancienneté et l’ampleur de l’émigration (en 2005 une étude estimait que 30 % des habitants n’y habitaient pas 10 ans auparavant), par la tradition d’ouverture du Plateau et de ses habitants et par la volonté d’ancrage dans la vie locale des nouveaux arrivants. Le milieu paysan du Plateau, de par son histoire et ses traditions, a toujours été relativement ouvert à ces nouveaux arrivants. Malgré tout cette mayonnaise prend différemment selon les communes. Les plus dynamiques ont des noms qui résonnent à plusieurs centaines de kilomètres dans les têtes des jeunes tentés par le « retour à la terre », par plus d’écologie et de solidarité. Elles s’appellent Faux-la-Montagne, Tarnac, La Villedieu, Saint-Martin Château pour celles que l’on a vu. Dans ces communes l’investissement des néos, leur humilité, ont conduit les natifs à accepter leurs différences. S’ils n’adhèrent pas forcément à leurs valeurs pour autant, pour la plupart ils les respectent et sont de plus en plus nombreux à s’investir dans les mouvements que les néos initient. Ces derniers doivent toutefois prendre garde à toujours laisser la porte ouverte à tous pour ne pas sombrer dans un entre-soi dangereux pour la cohésion du territoire. Il est d’ailleurs rare que ce soit aux arrivants de veiller à faire preuve d’ouverture envers les locaux pour bien s’intégrer.

Il n’y a pas nécessairement de conflit entre les nouveaux et les anciens habitants. Réduire les rapports sur le Plateau à ce seul point serait réducteur. Les divergences se situeraient davantage dans la vision du développement du Plateau, entre les ‘’conservateurs’’ et les ‘’progressistes’’.

 

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tiré du journal IPNS n°47

« Il y a le Plateau qui se voit, le Plateau qu’on entend mais qui n’est pas tout le Plateau. » De nombreux habitants du Plateau se mobilisent, s’organisent, c’est celui qui se voit le plus (et celui qu’on a rencontré). En revanche, le Plateau plus conservateur reste discret mais ces derniers temps, à l’occasion des élections municipales, il y eut quelques mobilisations de cet autre Plateau, faisant poindre chez les natifs le sentiment de dépossession de leur avenir et extériorisant les peurs et les tensions. Précisons que personne n’est montré du doigt ou conspué en public sur le Plateau. Certains craignent que de tels événements puissent se produire prochainement et conduire à une totale dualisation du Plateau avec deux camps vivant chacun à leur manière avec leurs valeurs. En grossissant le trait, les « conservateurs » revendiquent un mode de vie rural, organisé par les institutions de la République dans le respect du droit du sol, ne veulent pas être dérangés voire pour les positions les plus extrêmes revendiquent un droit au retrait (on a pu lire après les élections municipales un graffiti « Laissez nous mourir en paix ! »). De l’autre côté les « progressistes » revendiquent le droit à des modes de vie en rupture avec le mode de vie urbain, pour un fonctionnement plus collectif, revendiquent aussi des organisations différentes de la vie culturelle et sociale. Ils veulent réinventer une ruralité à leur image.

Il s’avère que ce ‘’conflit’’ n’est pas présent partout sur le Plateau, la situation est vécue différemment suivant les communes. Le rôle du maire a un impact non négligeable sur ces tensions et l’intégration des nouveaux arrivants dans la vie locale. Le maire est souvent un de leurs premiers interlocuteurs et peut être un facilitateur pour trouver un logement ou un terrain, monter des projets, rassurer la population… Dans les petites communes avoir ou non l’appui du maire peut faire toute la différence.

La taille réduite des communes, quelques centaines d’habitants, voire moins, nous laisse aussi penser que l’intégration est plus aisée lorsque le nombre d’habitants est réduit. Aussi l’ampleur de l’afflux de nouveaux résidents joue sur l’acceptation de ceux-ci. Un afflux massif sur une période réduite risque de plutôt rendre la population de natifs méfiante et distante. De leurs côté, pour favoriser leur entrée dans la vie locale les néos doivent prendre garde à ne pas tomber dans l’entre-soi et dans l’ignorance des gens vivant ici depuis des décennies. S’il veulent être acceptés ils doivent, et ce n’est pas facile, laisser la porte ouverte aux natifs dans leurs activités, même si elle n’est pas prise.

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Evènements et initiatives marquantes du Plateau depuis 2000, vus par IPNS

 

Pour notre première halte, le Plateau ne nous a pas déçus et nous a même surpris ! Ce petit coin de France regroupe tant de dynamiques, d’expériences et d’initiatives qui font défaut dans de nombreuses autres régions. Nous y avons rencontré une sincère joie de vivre et de faire ensemble. C’est une campagne réellement vivante, en recomposition sociale et culturelle, bien loin des clichés du « rural profond » ou du retour à la terre des hippies en communautés.

Ici s’inventent de nouvelles façons de vivre en collectivité, de nouveaux rythmes, des temps collectifs s’inscrivent dans le quotidien des gens, pouvant prendre le pas sur le travail. Les valeurs urbaines des porteurs de ces dynamiques accompagnent ces changements. Le philosophe urbaniste Thierry Paquot caractérise l’urbanité comme un composé de sens de l’accueil, de diversité humaine et d’acceptation de la différence. A-t-on affaire ici à une nouvelle ruralité qui se crée et réinvente un espace, ou est-ce une urbanité qui s’est approprié la ruralité, l’a ouverte et métissée ? Il y a probablement des deux.

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