Guise et Ambiance Bois, une aventure extraordinaire de gens ordinaires

 

Une histoire, un projet collectif et global

Durant notre passage sur le Plateau, nous avons été accueillis par un de ces groupes qui s’est installé sur le Plateau. Il fait partie de la seconde génération, arrivée à la fin des années 80.
A l’origine un groupe d’étudiants de la région parisienne décide d’habiter ensemble et de poser certaines bases communes dans leur mode de vie comme le partage de l’argent. Ce groupe, quelques temps après, a l’ambition de créer une activité de production commune, autogérée, qui sera une scierie. Les rencontres, le hasard, certaines personnes déterminantes vont faire que tout ce groupe et leur projet s’installent à Faux-la-Montagne, sur le Plateau de Millevaches.

Au début, ils occupent différents logements séparés dont une maison commune pour partager certains de leurs repas, avec toujours l’idée en tête d’avoir un lieu qui puisse accueillir tout le monde. Le premier projet sera la construction d’une grande maison en bois mais alors que le chantier débute, un petit immeuble du centre-bourg, ancienne pharmacie, se libère, assez grand pour accueillir parents et enfants nés entre temps. Le groupe de départ est resté ouvert aux entrées d’autres personnes. Dans les faits celles-ci sont rarement restées durablement. Dans cette grande maison, chacun a son logement séparé mais de nombreuses pièces et biens sont partagés. Les revenus sont mis en commun, tout comme les charges, les voitures, la buanderie, les livres, les abonnements aux revues…
Ah, la cloche sonne ! C’est l’heure pour tous les inscrits au repas de venir manger.

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Les habitants tournent pour assurer la cuisine, comme pour les tâches ménagères. Le collectif a un fonctionnement totalement « dégenré ». Leur fonctionnement est aussi bénéfique dans le cadre familial. Si chaque famille est bien identifiable cela n’empêche pas les adultes d’aider à s’occuper des enfants des autres. Dans leur éducation cela semble également leur avoir grandement profité, bénéficiant de davantage d’attention et de l’expérience de chacun.

Lorsqu’on leur demande comment ils définiraient leur habitat les membres du collectif n’ont pas de réponse commune, ils n’ont en fait jamais cherché à théoriser le statut de leur logement, à mettre un mot dessus. Après discussion plusieurs s’accordent sur le terme de maison collective pour qualifier leur lieu de vie.

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Ce groupe de jeunes n’était pas arrivé sans avoir longuement pensé leur démarche et ce que devait représenter leur logement. Un de leur grand modèle a été et est toujours le Familistère de Guise, dans l’Aisne. Le Familistère est un complexe architectural d’habitat collectif et autonome comprenant de multiples services et équipements (( près de 500 logements et 1750 habitants en 1889, écoles, théâtres, bibliothèques piscine, cafés, magasins, parc, potagers et vergers caisses mutuelles, …)) , créé pour ses ouvriers en 1880 par l’industriel socialiste paternaliste Jean-Baptiste André Godin, inventeur du fameux poêle en fonte. Inspiré du concept utopiste très proche de Phalanstère du philosophe Charles Fourier, le Familistère de Guise est un projet intégral, le « Palais social de l’avenir », mêlant travail, œuvre sociale et politique et jetant des bases d’organisation spatiale d’une nouvelle société. L’habitation du Familistère perdure jusqu’en 1968. Pour une description complète et une critique éclairée du Familistère, c’est par ici. Cette influence marque tellement le groupe qu’ils finissent par appeler « Guise » la maison où ils vivent.

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L’habitat, partie émergée de l’habiter

Guise n’est pas un simple habitacle. Parler en ces termes de ce lieu exclurait la vie qui s’y crée et le rapport entre l’habitat, l’habitant et son environnement. Quand on parle de logement, et notamment dans les politiques publiques, il conviendrait mieux de raisonner en termes « d’habiter » que d’habitat. Pour bien habiter un endroit, un bon habitat ne suffit pas. Parler d’habiter humanise et personnifie un projet, on ne restreint plus les questions aux formes, au bâti, on les lie aux domaines du sensible, aux usages, aux relations sociales, au territoire : on habite pas hors-sol. Guise est un foyer de vie à toute heure de la journée. En plus des habitants à l’année, des compagnons, de nombreuses personnes viennent fréquenter ce lieu d’accueil, ouvert sur son territoire. Les salles communes sont tour à tour salon de débats, salle de répétition, salle de réunion pour comité de rédaction, etc, selon les activités des “gens de Guise”.
Il faut dire que, depuis leur arrivée, leur investissement dans la vie locale est impressionnant. L’humilité de ces personnes cache quelque peu l’ampleur des réalisations animant le Plateau auxquelles ils ont pris part, que ce soit par exemple dans le lancement de Télé Millevaches, du journal IPNS, dans un collège associatif temporaire, dans la création de l’Arban, dans diverses autres associations et événements, dans le conseil municipal… Emplis d’humilité, c’est par l’intermédiaire d’autres acteurs du Plateau que l’on a compris à quel point ils ont été moteurs dans le développement du Plateau ! Signe de leur intégration dans le paysage local, les habitants du village et des alentours désignent eux aussi le lieu par Guise et non plus par « l’ancienne pharmacie ». Jusqu’à la toponymie, les gens de « Guise » auront fait changer les usages et le territoire.

 

Ambiance bois, un pari autogestionnaire réussi

En plus de leur implantation en centre-bourg de Faux-la-Montagne, la création d’Ambiance Bois et sa réussite ont grandement facilité leur intégration dans le village, face aux préjugés et fantasmes que peuvent susciter la vie en collectif. Une entreprise, « ça fait sérieux ! ». Les gens de Guise ont donc installé leur activité sur le Plateau, une scierie, qui est aujourd’hui la plus grosse entreprise du canton. Leur objectif initial était de montrer qu’il était possible d’avoir une activité économique en autogestion dans le secteur de la transformation et qui ne soit pas agricole. Dans les années 1980, il y avait différentes activités autogérées en France mais elles étaient pour la grande majorité tournées vers le secteur primaire ou tertiaire.

L’activité de l’entreprise originelle en 1988 est la découpe de bois (principalement du mélèze et quelques pins Douglas). Plus tard, se sont ajoutés les chantiers de construction, d’aménagement et de rénovation.
Avant de se lancer, les 6 participants à l’aventure vont se former chacun dans des spécialités différentes et vont mettre en commun leurs savoir-faire. Ainsi, depuis le début les travailleurs tournent entre les différents postes de production et d’administration. Cela permet aussi de partager les tâches fatigantes. Aujourd’hui, une personne se charge de construire le planning 1 à 2 semaines à l’avance, en prenant en compte le principe de rotation des postes, les envies de chacun et de la division entre l’équipe qui reste à la scierie et les équipes sur les différents chantiers.
On peut percevoir ici que l’entreprise ne fonctionne pas comme une entreprise classique, elle est autogérée. C’est-à-dire que les salariés partagent le pouvoir de décision de manière égale et qu’une attention est faite à ce que chacun s’exprime. Une grosse réunion plénière a lieu chaque mois une matinée entière pour discuter de tous les sujets de l’entreprise.

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Ambiance Bois fonctionne sous le rare statut de SAPO (Société anonyme à participation ouvrière). Ceci implique que le capital est divisé entre les actions de capital classiques et les actions de travail. Les actions de travail sont la propriété collective des salariés réunis en société coopérative de main-d’œuvre. Lorsqu’un vote a lieu en conseil d’administration, les administrateurs en capital ont autant de voix que les salariés : 50 % du pouvoir revient au capital, 50 % au travail. Une différence avec la SCOP est qu’il n’y a donc pas besoin d’avoir d’action au capital pour voter à l’assemblée générale. A Ambiance Bois il suffit pour cela d’un an d’ancienneté. Son capital est fermé : pour y rentrer et obtenir des actions, il faut que quelqu’un en sorte. Inversement, pour en sortir, il faut un repreneur. Les actionnaires en capital sont des gens de l’entreprise, de leurs familles, de leurs réseaux. Le pouvoir est donc bien détenu localement à Ambiance Bois.
Selon eux, il existe tout de même une hiérarchie informelle dans l’entreprise, en fonction des différents niveaux de savoir-faire, mais elle est rapidement limitée à ce domaine de compétence. Sur une fabrication de porte, on va suivre ce que dit quelqu’un de spécialisé en menuiserie mais il ne sera pas forcément arbitre sur un chantier de toiture en ardoises de bois (une des spécialités maison)
On dit souvent que l’autogestion est un beau modèle sur le papier, qu’elle fonctionne en tout petit nombre, mais qu’à une échelle plus grande elle devient impossible. Au démarrage en 1988 il étaient en effet 6, mais aujourd’hui le système tourne toujours très bien avec 25 salariés, dont seulement 3 de l’équipe d’origine, auxquels s’ajoutent périodiquement des compagnons et des stagiaires.

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Depuis 2008 et le ralentissement de l’économie, l’activité s’est réduite et recentrée sur les chantiers, la marge pour investir se réduit. Les salaires sont égaux, fixés très légèrement au-dessus du SMIC, mais depuis 2008, il n’y a plus de prime d’excédent de fin d’année versée. Les salariés d’Ambiance Bois bénéficient aussi d’une mutuelle financée à 100 % par l’entreprise. L’entreprise laisse aussi la possibilité à ceux qui le souhaitent de travailler à temps partiel pour s’investir dans la vie familiale et locale.

 

Une volonté d’essaimer d’autres idées du travail

La scierie fait partie du réseau REPAS, qu’un des habitants de Guise a contribué à créer. A ce titre elle accueille régulièrement des personnes en compagnonnage. Après avoir été sélectionnée tout en ayant participé à hauteur de leurs moyens, la vingtaine de compagnons sont envoyés dans des entreprises autogérées, comme Ardelaine, Court-Circuit, le Battement d’ailes, le Vieil Audon, pour appréhender de nombreux savoir-faire et s’interroger sur le sens du travail et de l’entreprise. Ils sont d’abord réunis 3 semaines pour un travail en collectif et afin de créer des liens dans le groupe, suivent 3 semaines intégrés individuellement dans une entreprise. Les 3 dernières semaines se déroulent soit en individuel soit en collectif, en fonction du souhait de chacun.

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En guise de conclusion, on remarquera que les accomplissements professionnels, personnels, sociaux, culturels des gens de Guise montrent la force du collectif, la démultiplication des énergies individuelles et le rayonnement sur un territoire. Par leurs qualités humaines, leur valeurs, leur ténacité ils ont sans conteste écrit de belles pages de l’histoire du Plateau et participé à en faire ce qu’il est aujourd’hui. Comme ils nous l’ont dit, ce sont des gens ordinaires qui participent à une aventure extraordinaire.

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Pour en savoir plus :

Un Commentaire

  1. Chloé JAGUIN

    Encore un article sur le thème de l’autogestion qui est très inspirant. C’est intéressant de constater qu’ils n’ont pas eu besoin de mettre un nom sur leur mode d’habiter.

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