Qui habite la ville ? L’habitant, c’est quoi, c’est qui ?

On vous partage un article du deuxième numéro du Triton Libéré, le journal de l’Atelier Populaire d’Urbanisme de Fives à Lille. On vous partage aussi l’intégralité du numéro ! Bonne lecture.

 

L’habitant, c’est quoi, c’est qui ? Définir ce terme pour affirmer notre position nous semblait important. Nous vous livrons aujourd’hui le fruit des discussions que nous avons tenues.

On serait tenté de répondre de manière assez triviale et pourtant fort à propos : «les habitants». Un terme d’apparence évident et pourtant assez flou, en tout cas très répandu de nos jours : il est en effet utilisé tant par les pouvoirs publics et collectivités, que par les associations locales, défenseurs du droit au logement, médias etc. Tout le monde n’a que ce mot là à la bouche : l’habitant est au centre des discours. Mais alors, serait-ce enfin signe d’une convergence de point de vue entre acteurs économiques, politiques et sociaux? Entre rénovateurs-promoteurs-gentrifieurs et citadins ? Prenons donc le temps de la réflexion avant de sabrer le champagne (Et oui, c’est pas parce qu’on est un atelier populaire qu’on a des goûts de chiottes).

Une image pensée pour répondre aux intérêts de la ville.

Pour certains (on vous laisse deviner qui), l’habitant est d’abord un projet. Un être en devenir. Il doit en effet correspondre à la définition d’un cadre de vie propre à une métropole moderne, attractive et pas moins créatrice de valeur marchande . Il est, pour le dire autrement, la consécration du citoyen-reflet d’une citée policée dans laquelle Martine Aubry aimerait se contempler. Il correspond à une image pensée, calibrée pour répondre aux intérêts d’une ville intégrée dans la course à la compétitivité. Dans ce cadre, pas besoin d’un dessin pour comprendre que le déferlement d’une armée chaotique de zombies, vampires et autres morts-vivants ne collerait pas vraiment à l’image de marque d’une ville propre, entreprenante et cultivée. Pas plus d’ailleurs que n’importe quelle autre bande de fauteurs-de-trouble à l’ordre public, squatteurs-euses, râleurs-euses, chômeurs-euses et autres sans-papiers. L’habitant est là pour travailler afin de produire de la valeur marchande, consommer l’espace urbain et ses produits culturels, profiter du cadre de vie qu’il aura pu se payer et, parfois, participer à la vie de la cité (quand celle-ci le lui demande).

Pour d’autres au contraire (coucou c’est nous), l’habitant est le cœur politique de la cité, c’est à dire à partir duquel la ville se construit et vit. Il revêt plusieurs images et agit selon plusieurs modes : il occupe, utilise, squatte, propose, crée, revendique, transforme, vit et fait vivre son environnement. Il n’est défini par aucun cadre du prêt-à-consommer, car c’est lui qui re-définit perpétuellement son propre cadre, avec la complicité de celles et ceux avec qui il partage cet espace social commun : le quartier, la ville. Il est avec et sans papiers, avec et sans logement fixe, avec et sans droits ni titre, il ne se doit pas d’être rentable, ni de répondre à une pression économique et sociale. Entre nous, cet habitant-là, c’est un mauvais placement.

Et c’est là que le bât blesse.

De fait, du projet d’habitant modèle à son double maléfique, il y a une multitude d’outils nécessaires à la réalisation de chacun d’entre eux. Mais les moyens aujourd’hui mis en œuvre par les pouvoirs publics et leurs «partenaires» (autre mot à la mode qui devrait lui aussi faire l’objet d’un article) œuvrent justement à annihiler les tentatives de réappropriation populaire de l’espace urbain. Les injonctions perpétuelles à adopter tel ou tel comportement citoyen (aller voter, ramasser les crottes de chiens), social (payer son habitat, et du coup travailler) ou culturel (ne pas faire de graffs dans la rue mais plutôt du street art dans les lieux dédiés), à fréquenter tel ou tel lieu , à accepter telle ou telle décision qui transformera en profondeur son rapport à la ville et donc ses propres conditions de vie, tendent à faire de l’habitant cette figure idéale vers laquelle avance à grands pas une municipalité transformée pour l’occasion en direction des ressources humaines.

Cet habitant-là, c’est un mauvais placement.

Mais au delà des politiques culturelles et des autres formes de la communication municipale, c’est par la transformation physique de la ville qu’est promu le rapport utilitaire et marchand des habitants à leur espace. La démolition d’une courée et la mise sur le marché public et privé de cet espace à reconstruire n’est pas une simple opération de réhabilitation. Le démantèlement d’un camp de roms afin de permettre l’érection d’une tour de 47 étages (voir l’article “Eklate ta life”) n’est pas une simple opération immobilière. Il s’agit bien d’un projet politique devançant toute possibilité de transformation populaire, et en réponse à la question de savoir qui habite la ville: “Ça, c’est à nous de le dire”.

roue

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