Rencontre avec Julien Beller, architecte des interstices

Le jeudi de l’ascension nous avons rencontré Julien Beller. Étant en voyage dans nos têtes comme dans les jambes, nous n’avons pas vraiment de jours fériés, visiblement lui non plus. Julien agit partout et réfléchit beaucoup.

Julien Beller est architecte depuis 10 ans et un grand voyageur qui participe à différents collectifs : Exyzt, AOA, No Mad’s Land, PEROU et le fameux 6B.

  • Le collectif Exyzt, né en 2003 à l’initiative de 5 architectes, mène une première expérience d’auto-construction sur une parcelle abandonnée du Parc de la Villette à Paris. Julien Beller s’associe au collectif à partir de ce moment. Rapidement l’équipe s’élargit en intégrant des disciplines comme la vidéo, le graphisme, la botanique…

Leur credo est la fabrique dans les interstices de la ville, pour révéler leur identité, raconter des histoires. Toutes leurs actions sont toujours temporaires, auto-construites et habitées. Elle permettent de montrer l’intérêt de construire des choses simples. Le visiteur est invité à quitter son attitude purement contemplative pour devenir lui aussi un usager, acteur, parti prenant dans le projet. Leur interventions sont frictionnelles : avec un trait de provocation, croyant dans le conflit comme élément déclencheur.

  • Avec Fiona Meadows et Patrick Bouchain, ils fondent l’Organisation des Architectes Alternatifs (AoA) en 2006. Cette association mène un travail sur le continent africain afin de favoriser l’échange de savoir-faire constructifs entre le nord et le sud. Lors des projets la place est laissée aux échanges de savoir-faire par les pratiques ascendantes, rien ne s’impose, tout se transmet. L’objectif est de développer les échanges de compétences entre architectes, bâtisseurs et artisans locaux. Dans le respect des traditions, ils tentent d’apporter une amélioration du confort de vie.
  • Avec l’association No Mad’s Land, créé elle aussi en 2006, Julien Beller et Daniel Boitard (professeur des écoles enseignant auprès des enfants du voyage) mènent un travail avec les gens du voyage. L’objectif est de rendre possible les installations des gens du voyage ou tout autre personnes en recherche d’un habitat. Le procédé est toujours le même : recherche d’un terrain, médiation avec le propriétaire et mise en place des équipements nécessaires et sécurisés. L’idée est de faire émerger des propositions d’habitat adapté, temporaires ou définitives, peu coûteuses et répondant à une situation d’urgence. En parallèle est mené un travail de lutte contre la stigmatisation des personnes nomades par l’organisation de temps de rencontres comme des expositions, des conférences, des fêtes…
  • Depuis 5 ans, Julien Beller s’associe aussi à des groupes de roms et roumains qui habitent depuis plusieurs années la commune de Saint-Denis (93) et que la ville reconnaît comme habitants. L’architecte les accompagne dans ce cadre le long d’un parcours de résidentialisation afin d’amener ces habitants soit vers le droit commun (en particulier le logement social), vers un habitat modulaire ou vers la prolongation de l’accompagnement. Ce travail se fait aussi via son implication dans le collectif Perou (Pôle d’exploration des Ressources Urbaines).
  • Enfin, Julien Beller est le fondateur et président du 6B. En 2010, il repère un grand immeuble vide au bord de la Seine sur la commune de Saint-Denis. L’immeuble de 7 000 m² est voué à la destruction dans le cadre d’une vaste opération intégrée dans un des futurs pôles d’appui du Grand Paris. Julien propose au propriétaire (le promoteur immobilier Brémond) d’occuper le bâtiment via un bail précaire de 2 ans. Il invite alors différents artistes, associations et entreprises de l’économie sociale et solidaire de Saint-Denis à venir investir le lieu. Rapidement le 6B devient incontournable et va même être au centre de la reconfiguration du quartier.

Le 6B est aujourd’hui un lieu de création artistique et de diffusion. Il est occupé par 170 structures différentes qui gèrent ensemble ce bâtiment (50% sont issues de Saint-Denis). Le lieu est donc autogéré par ceux qui l’utilisent. Les espaces du bâtiment sont aujourd’hui partagés entre les différents usagers et les habitants du quartier. Le 6B est considéré par beaucoup comme un lieu incontournable de la culture en Île-de-France. Mais sa pérennité est dûe, en plus de l’énergie collective et aux grand événements organisés (comme le Festival la Fabrique à rêves), à une reconnaissance des institutions publiques. Dans les projets du Grand Paris, la ville de Saint-Denis serait la plate-forme des métiers de la culture et de la création. Cette vocation n’est pas anodine non plus dans l’accord du promoteur d’occupation de son bien. Celui-ci y voit un moteur pour les “créatifs” à qui il souhaite vendre des locaux.

Aujourd’hui le 6B fait sa mue. Au bout de 5 ans d’existence, différentes questions se posent. L’équipe s’est professionnalisée, avec 8 salariés à temps plein. Le bâtiment demande un entretien important et une continuelle mise aux normes, fragilisant le budget. Financièrement, le 6B diversifie ses recettes. Les subventions publiques, de la Région et de la ville de Saint-Denis, représentent 10 à 12 % des recettes. S’ajoutent à cela les cotisations des occupants, la location des espaces pour différents événements. Mais il est nécessaire aujourd’hui qu’ils repensent leur modèle économique afin de trouver une relative stabilité.

Le 6B est une illustration du rapport entre l’émergence de nouvelles forme d’urbanisme et le portage privé. Car si le 6B existe c’est grâce à la confiance de l’aménageur privé, bien qu’elle reste intéressée.

Le désengagement de l’Etat a de nombreux impacts négatifs pour les collectivités, les association engagées sur les territoires et les populations. A l’inverse, ce désengagement permet à de nouvelles formes d’institutions d’émerger. De nouvelles possibilités s’inventent et se construisent. Quelque part, puisque l’Etat ne répond plus aux différentes nécessités que peuvent avoir les gens, il y a des besoins à combler. Alors, en réaction, des groupes se mettent à occuper des espaces non-pourvus, au sens d’espaces physiques comme d’espaces sociaux.

Par exemple, le 6B est un espace d’activités culturelles privé mais à usage public dans le sens où les différents espaces sont ouverts à de nombreux publics différents. Dans cet exemple, le promoteur comme les résidents s’y retrouvent, nous avons là une forme de conciliation, chère à Julien Beller.

En revanche, Julien considère que ce lieu ne peut pas être institutionnalisé par la puissance publique, géré directement par une structure publique. Le fonctionnement actuel du 6B ne le permet pas et ne rentre pas dans leurs cases rigides pour tout ce qui est de l’ordre par exemple de la programmation du lieu, du montage de projets, de l’attribution des fonds, de l’évaluation. Il explique que lorsqu’on travaille avec le public, il faut mettre beaucoup d’énergie, beaucoup de temps pour au final peu de résultats car le public impose ses cadres et ses logiques formalistes qui brident la créativité et l’innovation.

Mais cet espace plus important laissé au privé pour des missions d’intérêt public n’est pas si louable. C’est aussi tout le fondement du néo-libéralisme : avoir un État contracté sur les fonctions régaliennes et le maintien de l’ordre et laissant un maximum de pans de la société régis par l’économie de marché, afin qu’elle puisse, par des acteurs privés (les entreprises), créer le plus de richesses possibles (en théorie). Mais ici on ne parle pas de richesses économiques mais de richesses humaines qui produisent des biens communs. Sauf que cette place laissée au privé permet à de grands groupes de produire un urbanisme décadent et financier, obéissant à des logiques de profit privé et de rentabilité, en décalage de nos besoins, de l’identité du territoire et des impératifs induits par la grave crise écologique. Il n’y a qu’à penser à la standardisation des immeubles et maisons, aux grands projets inutiles, aux partenariats public-privé (PPP) et la gabegie de dépense publique qu’ils entraînent. Mais, s’ils existent, c’est que les pouvoirs publics offrent un marché pour ce type de contrat, honteusement sous couvert, dans les discours, de contrainte budgétaire. De manière générale, si le privé propose aussi des choses si horribles, c’est que la demande est là.

Les maîtres mots de Julien Beller en termes de méthode sont l’empowerment (ou capacitation en français) et l’incrémentalisme, c’est à dire pas d’objectif de départ, l’agglomération de personnes avec peu de moyens, construire le projet petit à petit, étape après étape, sans présager du résultat final. Pour lui, la ville doit se faire par les usages ascendants des personnes qui, ensemble, viennent modifier la pratique traditionnelle de la ville. En mettant en commun les savoirs-faire et connaissance de chacun tous sortent de ce processus grandis, plus autonomes et avec un regard plus aiguisé sur le faire ensemble et la ville. Il recherche en permanence la conciliation plutôt que la confrontation, les espaces où l’on peut trouver des intérêts communs. Julien Beller se passionne pour la ville inclusive, celle qui a fabriqué nos villes médiévales, une ville qui s’appuie au plus sur ses ressources déjà présentes, sans devoir aller puiser ailleurs.

Dans sa conception de l’urbanisme autogéré, les bidonvilles sont un exemple de fabrication d’un morceau de ville de façon autonome. Ils sont révélateurs d’une nécessité, d’un besoin urgent par l’utilisation de matériaux de réemploi. Ils esquivent souvent les questions d’autorisation. Il considère cette forme d’habitat comme une partie de la solution aux 5 millions de mal logés en France. Pour lui, le logement est devenu un bien de consommation plutôt qu’un bien auto- ou partiellement construit que l’on fait vivre. Il défend les bidonvilles comme “ville informelle” qui est un moyen du substitution au manque de logements sociaux. Si le haut (l’Etat, les collectivités) ne met pas les moyens suffisants pour que le bas (les plus pauvres) puisse se loger, il faut donc que cela parte du bas. Mais nous avons perdu en bas le savoir-faire d’autoconstruction, qu’il est nécessaire dans cette situation de réapprendre.

Son travail auprès des bidonvilles permet de poser la question de leur existence, de leur utilité, de leur pérennité. Depuis moins de 10 ans les bidonvilles réapparaissent, et pas uniquement aux marges des grandes villes. Ils sont bien les marqueurs que la ville exclut et échoue à proposer à tous un toit. Et vue la tendance qu’a cette population placée à la marge de se massifier, si l’on s’obstine à se voiler la face, à expulser et déplacer le problème plutôt qu’à envisager des solutions innovantes d’accompagnement et de résidentialisation, la situation ne va qu’empirer. Julien Beller préfère donc accompagner ces installations, les sécuriser contre les risques d’incendies ou d’intoxication, plutôt que de les ignorer et de s’inscrire dans la politique du bulldozer.

Lors de notre échange, Julien Beller a souvent insisté sur la nécessité d’instaurer de nouvelles règles, des règles concernant la liberté d’installation mais aussi le rapport à la norme. Les règles imposées aujourd’hui laissent difficilement une place et une reconnaissance à l’expérimentation. Pour que celle-ci puisse trouver sa place dans la légalité, il est peut-être nécessaire de dénormer le droit. Les autorités publiques doit être prêtes à accepter qu’il puisse avoir des choses différentes, expérimentales qui créent la ville. Pour cela il est nécessaire de retrouver de la confiance entre les partenaires.

Julien Beller fait partie de ces générations d’architectes qui ont su sortir du cadre et construire une nouvelle architecture dans les interstices de la ville. Celles-ci sont pour nous autant de propositions d’un autre urbanisme, une autre manière de faire et de défaire la ville. Sa vision de la conception de la ville, qu’il met en oeuvre au travers de ses différentes activités, est ascendante, construite avec plaisir et collectivement. En soi de l’urbanisme autogéré… Malgré ses différents investissements, cette autre manière de faire la ville reste un chantier ouvert et un combat permanent.

L’échange avec Julien Beller a été complet et pourtant il y aurait encore beaucoup à échanger. A un de ces jours !

roue


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