Deux exemples de jardins partagés à Paris

               

Lors de notre passage en région parisienne, nous sommes allés nous aérer dans 2 jardins partagés, espaces gérés collectivement et dont les fruits sont généralement à disposition de tous. Ces bouts de territoire jardinés questionnent la place de la nature en ville, la création de lien social et la liberté d’implication de l’habitant dans son quartier. Nous vous présentons ces 2 exemples rencontrés.

 

  • Jardin Baudélire – rue Baudélique – Paris XVIIIe

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Le jardin Baudélire se trouve dans le XVIIIe arrondissement sur l’emplacement d’une ancienne friche du conservatoire municipal de musique voisin. Nous avons été invités à prendre l’apéro par Rémi, un ami de Frantz investi dans ce jardin, à la fin d’une chaude journée parisienne.

Le projet d’extension du conservatoire restant aujourd’hui au stade de projet, la mairie de Paris, propriétaire des lieux, laisse la gestion de l’espace via un bail précaire à une association de jardiniers du quartier.

Ce jardin de 130 m² existe depuis 3 ans et demi et est animé par une trentaine de personnes constituées en association, le Vert à soi. L’ensemble des cultures est partagé. Du fait de sols pollués, celles-ci sont réalisées dans des bacs hors-sol. C’est lors des réunions qu’est planifiée l’organisation du jardin et des cultures.

Dès le début, les jardiniers ont été divisés sur le devenir de cet espace. Les uns souhaitaient que le jardin soit privatif et réservé aux adhérents de l’association. Les autres voulaient transformer ce lieu en un espace ouvert à tous et en particulier à tous les habitants du quartier. Ce sera donc un jardin ouvert au public mais sous condition. Le jardin est ouvert le samedi et dimanche via un planning des personnes qui l’animent et dès qu’un adhérent y passe. Aussi, comme ailleurs sur Paris, la mairie a imposé qu’une grille soit installée afin de protéger le jardin d’intrusion de toxicomanes, situation récurrente dans de nombreux jardins de Paris.

Du fait de la topologie du site, encaissé, de la grille et de son enclavement, le jardin ne bénéficie pas d’une grande affluence des passants. Malgré son implantation dans un quartier populaire de Paris, le jardin est essentiellement géré par des personnes issues de milieux plutôt aisés. Les jardiniers cultivent donc un certain entre-soi dans ce jardin même si leur démarche reste très ouverte.

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Pour en savoir plus : le site du jardin Beaudélire

 

  • Le 56 – 56 rue Saint-Blaise – Paris XXe

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Le jardin du 56 est installé dans un interstice entre deux immeubles, dans le XXe arrondissement, sur l’ancien chemin qui menait à une usine d’allumette, en friche depuis de nombreuses années. En 2005, la mairie de Paris, confie à l’Atelier d’Architecture Autogéré (AAA) la tâche d’étudier avec les habitants et les associations du quartier différentes pistes de réutilisation de cette espace inconstructible de 200 m².

Le choix qui a rempli le plus d’attente était la création d’un jardin, dont l’AAA assure la conception. Mais l’espace n’est pas figé, dès le début de sa conception, il avait pour but d’évoluer en fonction des futurs usages et besoins. Petit à petit des activités s’organisent, donnant vie à la parcelle. Les premières années, le jardin fonctionnait via une co-gestion avec l’AAA. Depuis 3 ans, l’association des habitants gère seule le 56 via la convention Main Verte de la mairie de Paris.

L’aménagement a duré pendant 2 ans entre le nettoyage du site, la construction de structures par un chantier école. La plupart des aménagements sont construits avec des matériaux de récupération.

Le lieu compte sur son entrée une structure en bois accueillant les locaux, surmontés de panneaux solaires pour alimenter le lieu en électricité et chauffage, est équipé d’un système de récupération des eaux de pluie, de toilettes sèches, d’un compost collectif pour le quartier, de rangements d’outils et de jardinières fabriqués en bois de palette. Le jardin est divisé entre  parcelles centrales collectives et petites parcelles individuelles (moins d’un demi mètre carré). Aujourd’hui c’est surtout un jardin d’agrément, quelques herbes et légumes poussent, mais ce sont pour l’essentiel des fleurs qui sont plantées, pour embellir les temps partagés collectivement.

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Nous avons été reçus par trois femmes qui font partie de la bonne quarantaine de personnes qui animent l’espace en l’ouvrant au minimum tous les samedi après-midi. Ce samedi les chalands étaient accueillis avec parts de gâteau et cidre. Lors des ouvertures, de nombreuses personnes passent visiter le jardin, en bonne partie car il est présent dans différents guides touristiques et très mis en avant par la ville de Paris. Au grand dam des adhérents, aucun voisin direct ne passe au 56.

Le mercredi a lieu une distribution de paniers de légumes de l’AMAP du quartier. Tout au long de l’année, le 56 accueille aussi une classe de maternelle d’une école du quartier qui s’occupent de 2 petites parcelles.

Pour être adhérent à l’association du 56, il faut habiter à proximité et s’engager à tenir de temps en temps des permanences. Les adhérents sont aujourd’hui quasi exclusivement des femmes, dont environ la moitié est à la retraite. Cependant de plus en plus de jeunes s’intéressent au jardinage et rejoignent l’association. Cette dernière fonctionne avec une présidente et un bureau classique. Les adhérents fonctionnent beaucoup par mail pour échanger les informations, il y a peu de réunions cadrées. Les volontaires manquent pour s’investir dans les tâches associatives en dehors des événements et des permanences. Ce sont donc les personnes les plus investies et les plus informées qui portent les responsabilités, ce qui tend à prendre les décisions plus en solitaire lorsqu’il faut aller vite.

Avant d’être un jardin le 56 est surtout un lieu de convivialité, d’activité et d’animations. Le jardin est un prétexte pour se retrouver, discuter et s’ouvrir aux autres. L’association du 56 organise toute l’année de nombreux événements, tout comme elle en accueille d’autres. Le versant moins plaisant de cela pour l’association est qu’ils se sentent obligés de maintenir le même niveau d’animation et d’entente avec les institutions pour garder la convention d’occupation des lieux avec la mairie de Paris qui détient dans cette situation tous les leviers fonciers, juridiques et financiers pour peser dans les décisions de l’association.

 Pour en savoir plus : le site du 56l’Atelier d’Architecture Autogérée

 

Pré -conclusion :

La ville de Paris connaît une explosion du nombre de jardin partagés conventionnés ou non. Ces petits poumons verts se trouvent très souvent installés sur des dents creuses ou des espaces pas toujours constructibles.

Dans les deux exemples visités, on retrouve dans la pratique un certain entre-soi. Ce n’est pas la volonté des groupes mais dans la pratique et dans les usages. Mais il ne faut pas voir là des endroits fermés mais au contraire très ouverts, il suffit de passer la porte pour découvrir ces interstices de respiration dans la ville. La présence d’une barrière ou d’un grillage, même franchissable, est souvent suffisante pour couper la curiosité des passants.

Depuis quelques années, de nombreux habitants se mobilisent pour ouvrir des espaces en friche ou non utilisés et en faire des jardins collectifs. Plus actuellement les regards se tournent sur le devenir de la Petite Ceinture, cette ancienne ceinture ferroviaire de Paris depuis longtemps abandonnée et aujourd’hui jardinée par endroits. Avec le soutien du propriétaire des lieux RFF, la mairie de Paris a organisé une concertation en 2013 pour sortir du statut quo et envisager les usages possibles. Celle-ci a fait ressortir le potentiel social et de respiration de la Petite Ceinture avec le consensus autour du besoin de nature, de biodiversité, d’implication d’associations, de mixité des usages, tout en garantissant la réversibilité des aménagements en cas de réactivation de la voie ferrée. affaire à suivre…

 

Les jardins partagés à Paris, des mobilisations habitantes institutionnalisées

Les jardins partagés rencontrent un succès croissant depuis une dizaine d’années. On en compte aujourd’hui environ 70 à Paris et une quarantaine dans les autres départements franciliens, leur nombre ayant doublé rien qu’entre 2005 et 2010. La majorité d’entre eux sont situés dans le nord-est de Paris, là où les friches sont plus nombreuses, les espaces verts peu présents, le tissu associatif dense et la diversité sociale la plus grande. A la croisée d’enjeux d’aménagement urbain, environnementaux, sociaux et de gouvernance, ils sont souvent présentés comme symboles du développement urbain durable. Ils sont à l’origine initiés par des habitants souhaitant reprendre en main des espaces urbains délaissés et sont généralement bien accueillis par les collectivités qui vont devoir adopter une stratégie pour dialoguer avec ces habitants et veiller à ce que ces nouveaux espaces restent ouverts. Les jardins partagés sont les marqueurs d’une volonté des habitants de s’inscrire dans la fabrique de la ville. Ceux-ci dépassent le statut d’usagers pour se faire maîtres d’oeuvre et gestionnaires  de l’espace. Les collectivités délèguent en effet une partie de leur pouvoir aux associations qui se constituent, le contrat prenant souvent une forme de convention écrite. Mais, si la concertation avec les pouvoirs publics et la gestion participative sont des principes fondateurs des jardins partagés, ceux-ci sont-ils pour autant autonomes vis à vis de la puissance publique ?

Kaduna-Eve Demailly a étudié la participation dans les jardins partagés franciliens. Elle analyse la mise en place du programme Main Verte en 2003 à Paris comme la volonté de maintenir le contrôle de l’espace municipal et le souhait d’éviter la privatisation de terrains alloués temporairement à des groupes d’habitants. Ce programme a conduit à encadrer la participation des habitants.

L’enjeu pour la mairie est d’installer les jardins partagés comme instances de démocratie participative instutionnalisées, c’est à dire encadrées par des chartes et conventions uniformalisées et mises en places par des élus et administrations.

 

La convention Main verte de la mairie de Paris

Une fois qu’un groupe d’habitants s’est rapproché d’un élu ou de services techniques pour obtenir la création d’un jardin, ils restent très encadrés. La convention Main Verte doit être signée entre la mairie de Paris et l’association gestionnaire du jardin. Le groupe d’habitants a pour obligation de se constituer en association pour simplifier le dialogue avec les institutions et pouvoir recevoir des subventions. Cela va aussi avoir pour conséquence de dissocier habitants et association. A terme, la chercheuse observe que va se créer une différence entre les simples adhérents usagers et les membres du bureau de l’association en contact avec les institutions. Comme souvent, la participation organisée par les institutions préfère fonctionner avec un nombre réduit d’interlocuteurs.

La convention pose plusieurs conditions :

  • Cultiver en respectant le nature
  • S’intégrer dans le réseau des jardins partagés
  • Ouvrir     le jardin au public quand au moins un membre de l’association est     présent
  • Organiser au moins un événement public par an
  • Afficher les activités et les horaires d’ouvertures
  • Remettre un rapport d’activités annuel.

Les services de la mairie mettent en place les aménagements de base, interviennent ponctuellement pour des réparations, proposent un accompagnement méthodologique et une expertise technique si nécessaire. Les rapports sont regardés de près et l’administration tente de visiter les jardins au moins une fois par an pour observer d’éventuels dysfonctionnements.

 

Au final les jardins partagés parisiens ne peuvent être qualifiés pleinement d’initiative d’urbanisme autogéré. L’autogestion est ici partielle, sous dépendance. D’un côté l’impulsion est habitante, les jardiniers ont le pouvoir de gérer et animer leur site et la volonté est présente de s’ouvrir sur le quartier. Mais, de l’autre côté, les habitants ne maîtrisent pas les relations avec les institutions et les conditions d’occupation. Par la propriété foncière et la précarité du contrat d’occupation pour les jardiniers, la mainmise technique et la possibilité de contrôle, les pouvoirs publics gardent la main sur les jardins partagés. On se situe ainsi plus dans une délégation de la gestion d’un espace par la municipalité. Comme le montre Kaduna-Eve Demailly, le rôle des usagers dans le processus de décision est quasi nul. L’institutionnalisation des jardiniers et de leurs rapports avec la mairie, par la forme associative, tronque également la participation. Elle contrecarre la volonté originale des groupes de s’organiser horizontalement en privilégiant le dialogue avec les jardiniers aux manettes des associations. Aux jardinier d’avoir une réflexion sur ces cadres et de s’organiser plus collectivement si le moule leur paraît trop étroit pour leurs valeurs. Mais dans ce cas, les pouvoirs publics ne tardent pas à rappeler que les friches sont très prisées et que d’autres attendent pour en avoir l’usage… Ainsi le système parisien Main Verte, présenté comme dispositif de démocratie participative, ne bouscule finalement pas les rapports de domination politique.

Les jardins partagés sont aussi de plus en plus intégrés par les élus, sans demande exprimée par un groupe d’habitants, dans des logiques top-down (haut en bas), dans des projets d’extension urbaine, notamment en milieu périurbain, ou pour désamorcer des problèmes sociaux. Le besoin et le potentiel de mobilisation est souvent mal évalué et ces espaces ont plus de mal à prendre vie et à rayonner sur leurs environs.

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