Couleur d’Orange, une envie folle d’être auteur de son habitat

« Un jour, un jour viendra, couleur d’orange » écrivait Louis Aragon dans son poème hommage à Federico Garcia Lorca, poète et héros de la Guerre d’Espagne, assassiné par les franquistes. L’auteur du « Paysan de Paris », récit d’une ballade urbaine surréaliste, dans le Paris des années 1920, a inspiré le nom « Copropriété Couleur d’Orange » à un habitat groupé autogéré créé à Montreuil, sur le site d’une usine désaffectée, par un groupe de personnes avec le concours d’un architecte, au milieu des années 1980 ! Jean-Pol Lefebvre, un des habitants à l’origine du projet, nous accueille, ravi de nous faire la visite commentée des lieux, avec sa verve.

 

Au commencement, un groupe d’amis souhaite habiter ensemble, dans un esprit autogestionnaire. Ils cherchent un terrain pouvant accueillir leur projet et le trouvent, début 1986, à Montreuil : c’est une ancienne usine de pièces métalliques destinées à l’armement, vide depuis quatre ans. Mais certains membres du groupe trouvent le terrain mal situé et quittent le projet. Il reste deux d’entre eux et l’architecte qui les encourage à passer des annonces dans les journaux et par l’intermédiaire du Mouvement pour l’Habitat Groupé Autogéré (MHGA, ancêtre de l’actuel Eco Habitat Groupé) pour reconstituer un autre groupe. C’est par ce biais que Jean-Pol et sa femme Isabelle, par exemple, prennent connaissance du projet. Mi-1986, un nouveau groupe est constitué, de personnes qui ne se connaissaient pas avant mais partagent l’objectif de maîtriser la conception et la construction de leurs logements.

 

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Conception collective, logements individualisés

 

Le projet est le premier habitat groupé autogéré de Montreuil. Ce choix de l’autopromotion collective du logement est alors rare et récent en France. A l’époque, le maire PCF de Montreuil est réticent à accorder le permis de construire. Il ne comprend pas bien le projet et se méfie du caractère autogéré de la démarche, allant jusqu’à menacer de préempter l’usine. Mais il se laisse finalement convaincre, le permis est finalement obtenu, « plus adjugé qu’accordé »… L’usine est achetée le 15 décembre 1986 et les travaux commencent immédiatement.

Jean-Pol nous montre un jeu de l’oie qu’il a dessiné pour raconter l’histoire du projet et nous commente avec gourmandise chaque case et les anecdotes qui y sont liées.

Les travaux sont pilotés par les habitants, avec le concours de l’architecte Luc Barré qui accompagne le projet de bout en bout et joue un rôle clef qui déborde largement du métier d’architecte. Les décisions sont prises lors de grandes réunions, à la majorité et, autant que possible, à l’unanimité. Il est notamment décidé de se doter d’une grande salle commune, d’un jardin avec une partie en halle couverte et dallée, d’une cour arborée mais pas d’équipement commun de type chambre d’amis, buanderie ou autre, compliqués à gérer et risqués sur le long terme. Après à peine un an, dès novembre 1987, les premiers logements sont habitables. Le dernier copropriétaire emménage en décembre 1987. Le chantier aura coûté 7 millions de francs de l’époque (1,150 millions d’euros, avec la création de 1100 mètres carrés de surface habitable) et les copropriétaires n’ont eu aucun problème pour emprunter auprès de la banque. Comparé au coût qu’un tel projet engendrerait aujourd’hui, les sommes paraissent dérisoires. Jean-Pol précise qu’il a, quant à lui, fini de rembourser ses emprunts en à peine dix ans.

 

 

 

Cette aventure aura demandé beaucoup d’investissement personnel aux participants, pris sur leur temps libre, mais elle est pour tous un accomplissement très fort dans leur vie. Jean-Pol : « La dimension autogérée est primordiale pour nous. Contrairement à l’expression en vogue aujourd’hui d’ « habitat participatif », l’expression « habitat groupé autogéré » a un sens précis : prendre ses affaires en main, réunir et se doter des compétences nécessaires, réaliser son propre projet, ne pas tomber dans les circuits, dans les griffes d’un intermédiaire inutile. C’est une réussite et une fierté pour nous ! ». Comme signe d’attachement au projet, nous notons qu’en 25 ans, seuls deux lots ont fait l’objet d’une vente, l’un pour raisons professionnelles, l’autre pour cause de décès.

 

Le terrain s’étend tout en longueur. Les logements ont été construits de part et d’autre de l’ancienne cour de l’usine, où passaient des camions de livraison. Des perrons et escaliers partent de cette cour vers les 11 logements bâtis, de 46 à 120m². 3 ateliers d’artiste sont situés en rez-de-chaussée. La Salle Commune, d’une centaine de mètres carrés, et son local attenant de toilettes et lavabo accueillent de nombreuses activités. Divers arbres plantés en terre ou en pot ainsi que quelques tables disposées là confèrent une ambiance accueillante et reposante à la cour. A l’emplacement d’un ancien hangar, un jardin d’agrément a été aménagé en démolissant deux tiers de ce hangar et la dalle correspondante. Au fond se trouve ce qui reste du hangar, un lieu couvert et ouvert sur le jardin, idéal pour les jeux d’enfants et l’accueil d’évènements

Au fond de cette halle, une porte mène au parking goudronné, prévu pour une quinzaine de véhicules, réaménagé sur le site du parking originel de l’usine.

 

Une ouverture sur la ville complémentaire de leur mode d’habiter

 

Dès le départ, la copropriété Couleur d’Orange a été conçue pour être ouvert sur la ville. Ainsi a-t-il été décidé de laisser la grande salle commune, au milieu du terrain, à disposition d’associations ou de groupes de la ville ayant des besoins ponctuels. La salle est prêtée et non louée, en échange d’une petite participation aux frais. Seules sont évitées les fêtes et les activités trop bruyantes. Les habitants tiennent à ce que la gestion du lieu soit la plus simple et la moins prenante possible : la demande pour la salle doit passer par un habitant qui en informe tout le monde par le panneau d’affichage. Si, après quelques jours, personne ne s’y est opposé, c’est que tout le monde est d’accord.

 

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Considérant qu’habiter quelque part ne se résume pas à y résider, Jean-Pol et plusieurs autres habitants de Couleur d’orange se sont investis dans la vie du quartier (une des conditions posées par le maire pour accorder le permis de construire, mais qu’ils furent peu nombreux à mettre en œuvre). Le Bas-Montreuil était alors un « quartier à problèmes », mais, pour Jean-Pol, en vertu de ce qu’il appelle un « altruisme profitable », c’est ce qui fait tout son attrait : la situation oblige ses habitants à sortir de chez eux, s’intéresser aux autres, chercher et trouver des solutions. Il y voit aussi une opportunité très formatrice pour ses propres enfants, qui gagnent en ouverture d’esprit, en culture et en empathie à ne pas vivre dans un milieu « monocolore ». La place des enfants est d’ailleurs centrale dans la pensée de Jean-Pol et a marqué la conception de Couleur d’orange : « On doit toujours se demander comment les enfants vont grandir dans un lieu que l’on conçoit, le penser pour eux ». A Bruxelles, nous avons rencontré Louise, fille de Jean-Pol, paysagiste, qui nous a confirmé le bonheur que cela avait été de grandir à Couleur d’orange et à Montreuil. Cela lui a inculqué le sens du collectif autant que l’importance de garder une sphère privée affirmée : « Il est important, pour se sentir fort à plusieurs, d’avoir son indépendance dans le collectif, de ne pas se sacrifier », nous a-t-elle confié.

 

Gentrifieurs malgré eux

 

La ville de Montreuil compte entre 40% à 50 % de logements sociaux. Voisine immédiate de Paris, la pression foncière y est aujourd’hui très forte. La ville connaît, comme beaucoup de grandes villes, un processus de gentrification. De plus en plus de cadres supérieurs y acquièrent des logements, les rénovent (souvent en lofts), faisant mécaniquement monter les prix et rendant le logement inaccessible pour les revenus plus modestes. Ces nouveaux arrivants dorment à Montreuil mais n’y vivent pratiquement pas.

Une sociologue, Anaïs Collet, a étudié la mutation du Bas-Montreuil et analyse Couleur d’Orange comme un marqueur de gentrification : un groupe de personnes relativement aisées et/ou au bagage culturel important ((si l’on s’intéresse aux professions des habitants à l’origine de Couleur d’orange, on trouve plusieurs psychologues, un vidéaste, une journaliste, un inspecteur du travail, un chauffeur-formateur RATP, une fonctionnaire, une assistante sociale, un ingénieur, une professeure, un cinéaste, trois peintres et/ou sculpteurs)) achète un bien immobilier dégradé pour le réhabiliter et le transformer en un type de logement différent de celui du quartier. Même si ce n’est pas leur but, ils importent dans ce quartier une autre culture, de nouveaux types d’activités qui peuvent donner envie à d’autres personnes aisées de s’installer.

 

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Avec une population vieillissante le problème du renouvellement des occupants se pose. Les habitants partageant ce lieu souhaitent que tous soient propriétaires occupants, un statut qu’ils jugent nécessaire pour que tout le monde s’investisse dans la gestion collective, contrairement à celui de locataire, moins impliquant.

Aujourd’hui, le prix du foncier a tellement augmenté sur le secteur qu’il faut être riche pour acheter un appartement à Couleur d’Orange : les annonces de ventes dans le voisinage vont jusqu’à 5 500 € voire 6 000 euros le mètre carré ! La majorité des habitants craint qu’en proposant un prix trop inférieur au marché, les acheteurs ne saisissent l’occasion de faire uniquement une bonne opération immobilière en revendant rapidement. Jusqu’ici, c’est-à-dire à l’occasion de deux ventes en une trentaine d’années, une solution a été trouvée pour que les acheteurs partagent l’esprit du lieu, soient intéressés à la démarche groupée et autogérée du groupe et volontaires pour y prendre leur part. Jean-Pol et d’autres habitants réfléchissent à l’éventualité de modifier le statut du lieu, le faire évoluer de la copropriété à la coopérative (type SCI) pour contrôler collectivement les prix et que les nouveaux arrivants soient cooptés, mais il faut convaincre tout le monde, y compris les copropriétaires bien décidés à revendre leur logement un jour, le plus cher possible.

 

De l’habitat « groupé autogéré » à l’habitat « participatif », seulement un changement de nom ?

 

L’habitat groupé a beaucoup évolué depuis les années 1970, de même que les termes utilisés pour le désigner. Cette évolution sémantique suit celle concernant les mobilisations collectives. En 1977 se forme le Mouvement de l’Habitat Groupé Autogéré (MHGA), réunis en association autour des six premiers groupes d’habitants, pour promouvoir cette idée auprès des municipalités et des bailleurs sociaux et faire bénéficier de leur expérience les groupes d’habitants voulant tenter l’aventure. Couleur d’Orange adhère au réseau durant l’élaboration de son projet. Très actifs pendant une dizaine d’années, le MHGA s’endort doucement dans les années 1990, en même temps que, dans la société française, les revendications d’autogestion reculent et se cantonnent aux milieux libertaires. La dernière décennie marque un retour en force de la demande d’habitat groupé. Les collectivités sont plus à l’écoute de ces projets mais préfèrent parler d’habitat « participatif », un terme qui dénote une nuance forte par rapport à l’autogestion : il implique un rôle important de la puissance publique dans la validation des décisions, là où l’autogestion met au centre le pouvoir de décision des habitants. Le MHGA se refonde dans ce contexte et devient “Eco Habitat Groupé”, abandonnant l’affichage de l’autogestion revendiquée et suivant la mode des éco-tout… Si l’on entend parler aussi d’habitat partagé, la mode est désormais aux « co-trucs » et le terme « co-habitat » semble prendre le dessus pour désigner les nouveaux habitats groupés, avec le mérite de replacer la question de la coopération au centre du débat.

 

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Jean-Pol critique la manière dont les collectivités, en particulier à Montreuil, Paris et en Ile-de-France, gèrent l’habitat groupé. Celles-ci sont beaucoup trop présentes selon lui, cherchant à imposer un architecte, des intermédiaires tels que des associations pour organiser la discussion et accompagner l’élaboration du projet au sein des groupes d’habitants. Il déplore l’instrumentalisation de l’habitat participatif par les communes : « On infantilise les habitants pour ensuite se féliciter d’avoir permis de donner vie à leur projet, communiquer dessus, l’inscrire au bilan des politiques et les faire visiter comme des réussites municipales ». Il pense que, comme le groupe de Couleur d’Orange, n’importe quel groupe peut apprendre à s’organiser pour répondre au défi de monter un projet d’habitat groupé, quitte à s’entourer de conseils mais en les choisissant, et qu’en guidant trop le processus d’en haut, on enlève aux habitants l’initiative, le plaisir, parfois la difficulté mais aussi la fierté d’avoir accompli eux mêmes un tel projet, si important dans leur vie. Les mots de Jean-Pol sont d’ailleurs assez durs envers les démarches participatives telles qu’elles sont le plus souvent menées et l’on a du mal à lui donner tort. « Avec le « participatif », les collectivités et leurs élus font croire à un sacrifice en concédant une petite marge de manœuvre aux habitants dans la conception ou la mise en œuvre des projets, mais ils pilotent presque tout. C’est odieux : les gens sont capables de mener des projet, et les nouvelles générations, bien plus intelligentes que nous, plus que jamais ! ».

Il observe également la différence du temps de réalisation entre le projet Couleur d’Orange ceux d’aujourd’hui. Il a fallu environ deux ans, dont un de chantier, de la formation du groupe à l’emménagement, pour concrétiser Couleur d’orange. Les projets actuels, tout pilotés, encadrés, conseillés et normés qu’ils soient, mettent trois ou quatre ans minimum à sortir de terre, souvent cinq ou sept ans. Les groupes d’habitants se font et se défont sans cesse et des immeubles participatifs ne sont parfois logés qu’à moitié, lorsque le chantier arrive à terme. Il est sans doute plus dur d’aboutir des projets aujourd’hui, avec plus de normes et de longueurs administratives qu’en 1987, et, pense Jean-Pol, les groupes eux-mêmes mettent probablement plus de temps à se stabiliser et créer une cohérence de projet.

 

Conclusion

C’est l’envie folle de résoudre collectivement un problème de logement avec un minimum d’argent qui a permis de réhabiliter ce lieu et de concrétiser une forme alternative d’habitat. Cette expérience montre qu’un groupe d’habitants divers est en mesure de concevoir et piloter un projet d’aménagement les concernant directement tout en restant ouvert sur l’extérieur. En dépit des obstacles politiques et juridiques, de la formation aléatoire du groupe et des querelles internes, la Copropriété Couleur d’orange n’a pas déteint au gré des années. Les habitants restent, le lieu demeure ouvert sur la ville et l’expérience peut toujours faire figure de modèle. Vivre plus de trente ans dans le même logement n’est plus la norme.

 

Cependant, en observant les difficultés rencontrées par Couleur d’orange sur le long terme, en termes de différences d’investissement, de vision du bien immobilier et de vision de l’esprit du lieu, on peut se demander si le groupe ne s’est pas formé trop rapidement. Certes, les projets mettent aujourd’hui plus de temps à se mettre en place, mais peut-être sont-ils plus partagés au sein des habitants et plus viables sur le long terme ? D’un autre côté les mentalités, les comportements changent avec le temps. Ainsi, la nature du projet collectif, l’ambiance et l’entente dépendent aussi des évolutions personnelles sur le temps long. Se pose aussi la question du statut juridique du groupe : une SCI peut les aider à lutter contre la spéculation mais ne fait pas tout. Même si la récente loi ALUR donne un nouveau statut, reste-t-il adapté aux besoins et aux évolutions ? Pour ne pas attendre 20 ou 30 ans, une partie des réponses se trouve peut-être dans nos visites d’autres habitats groupés anciens et fondés autrement.

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Pour aller plus loin :

  •  Le livre d’Anaïs Collet sur la gentrification des quartiers populaires : Anaïs Collet,  Rester bourgeois, les quartiers populaires, nouveaux chantiers de la distinction », éditions La Découverte, février 2015.
  • Une fiche de lecture du livre, par Laure Ferrand

2 Commentaires

  1. La loi ALLUR a en effet créé deux statuts adaptés aux habitats groupés, mais aucun des décrets d’application n’a encore été signé, ils ne sont pas utilisables en l’état…. Dommage car la SCI est un statut qui ne permet pas de lutter contre les spéculations immobilières ou de lutter contre la propriété individuelle….

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