La ferme des Bouillons, des champs, pas d’Auchan

Lors de notre passage à Rouen nous avons été accueillis à la ferme des Bouillons, située au nord de l’agglomération. Cette ferme de 4 ha est une zone occupée depuis 2012 en opposition à un projet d’Auchan de construction d’un nouveau centre commercial. La très forte mobilisation d’habitants du secteur, de paysans, de militants, d’associations est parvenue à changer le statut des terres dans le plan local d’urbanisme. La “zone à urbaniser” a été reclassée zone naturelle protégée début 2014. Le groupe Auchan reste malgré tout propriétaire du terrain et la zone demeure occupée pour rendre vie à la ferme et monter un projet pérenne.

Edit : La Ferme des Bouillons a été évacuée par les Gardes Mobiles au petit matin du 19 août 2015. Nous avons laissé tel quel notre article, qui rend compte des motivations et du projet issu de la mobilisation. Plus d’infos sur l’expulsion en fin d’article et sur  http://www.lafermedesbouillons.fr/

 

Il y a quelques mois, un couple de marcheurs sur les routes de France à la rencontre d’initiatives alternatives locales ont fait leur première halte à la ferme de Bouillons. Leurs impressions ont été similaires aux nôtres, on partage donc leur article avec grand plaisir. En conclusion, on vous parle de ce que nous en avons pu en retirer.

 

P1050878

 

Après plus de 170 kms de marche à travers la campagne, nous avons rejoint notre première initiative le 11 janvier dans l’agglomération de Rouen. […]

A peine arrivé-e-s, nous sommes accueilli-e-s par Mélina qui, […] propose de nous faire visiter la ferme. On découvre ainsi les différents espaces qui composent la ferme des Bouillons: le premier bâtiment accueille une salle de projections, une friperie très fournie et un séchoir à graines, puis l’on passe une maison d’habitation, des composts et le poulailler, pour rejoindre les 3 hangars. Le premier hangar est dédié à la réparation de camions, le deuxième sert de lieu de stockage et le troisième, décoré de bas en haut, est un lieu de vie et de festivités où se déroulent spectacles, concerts, débats et apéros. On marche ensuite vers les champs de culture, la serre et ses buttes auto-fertiles en construction. Le dernier bâtiment est la maison qui accueille les habitants de la ferme et ses visiteurs de passage. Au milieu de tout ça, le champ des moutons et le chant des poules.

La ferme des Bouillons porte un projet à deux volets : à la fois agricole et culturel. C’est ce qui se dégage dès la première visite du lieu. Anthony, l’un des maraîchers nous décrit une vision de l’agriculture engagée et durable qui repose sur les principes de la permaculture et de l’agro-écologie (démarches qui suivent les cycles naturels et s’en inspirent). C’est ce qu’il souhaite développer sur la ferme, et transmettre, à travers l’expérimentation de nouvelles méthodes et la valorisation des savoir-faire du réseau paysan local. Les buttes auto-fertiles sont un exemple de ces méthodes où le sol est abordé comme une matière vivante ne nécessitant entre autres ni intrants ni labour. Anthony regrette cependant que la ferme ne soit pas encore autosuffisante au niveau de sa production de légumes. Pour consolider l’activité agricole de la ferme, un projet de création de SCIC (Société Coopérative d’Intérêts Collectifs) regroupant différents acteurs est en cours de construction. Il permettrait notamment d’accompagner de jeunes (ou moins jeunes) maraîchers dans leur projet d’installation. Dans une logique de pépinière, les « poussins » pourraient mettre en pratique leurs savoir-faire sur des parcelles de terre avec l’accompagnement d’un maraîcher plus expérimenté pour pouvoir apprendre ou approfondir en faisant, méthode qui plait particulièrement à Anthony.

 

P1050874

 

Sur le plan culturel, la ferme des Bouillons organise et accueille de nombreux évènements : spectacles, concerts, conférences gesticulées, café-débats, festival (dont le fameux festival de la Tambouille organisé chaque année). Il s’agit de moments culturels et festifs accessibles à tou-te-s qui regroupent et fédèrent un grand nombre de citoyen-ne-s et d’acteurs locaux.

En à peine trois jours, nous avons eu le temps de discuter, d’échanger ou simplement de partager un repas avec un grand nombre des habitant-e-s de la ferme. […] On a été conquis-e par l’ouverture du lieu et de ses occupant-e-s: c’est un projet qui se veut collectif et où la vie en communauté prend une part importante mais où chacun et chacune est aussi libre de suivre ses passions et ses projets. […]

La ferme est à l’image de celles et ceux qui s’en occupent, elle évolue constamment. N’hésitez pas à vous y rendre, vous y verrez sans doute ceci ceux-là et plein d’autres choses encore.

P1050879

P1050880

 

Dans cette occupation, nous retrouvons une opposition locale d’habitants contre un projet démesuré. C’est grâce à une importante mobilisation locale que ce projet d’Auchan ne verra pas le jour. Cette ferme, à la périphérie immédiate de Rouen (agglomération de plus de 400 000 habitants), sur le plateau de Mont-Saint-Aignan, est l’une des dernières fermes d’intérêt patrimonial à proximité immédiate de l’agglomération. L’étalement urbain de nos villes grignote toujours plus les espaces agricoles et naturels, des milieux pourtant nécessaires à l’équilibre de nos écosystèmes et de nos sociétés en produisant des ressources alimentaires et matérielles, en captant du carbone, offrant des habitats à la biodiversité… Des espaces, et en particulier ceux agricoles, encore trop souvent perçus comme n’étant que du blanc sur les cartes.

Le projet du groupe Auchan est l’exemple même du projet d’urbanisation inutile. Il visait à construire une zone commerciale très classique et sous-occupant l’espace, grosse boîte en tôle entourée de parkings, en lieu et place d’un espace agricole, et ce à moins d’un kilomètre d’une autre grande zone commerciale périphérique, alors que l’agglomération rouennaise ne manque déjà pas d’hypermarchés ! Ce type de projet d’urbanisation a un effet irréversible pour le sol, lorsque qu’on urbanise une terre agricole, il n’y a pas de retour en arrière possible. Or, ce sont actuellement les terres à la meilleure qualité agronomique qui en pâtissent, les villes s’étant traditionnellement implantées dans les régions les plus fertiles, un phénomène aux conséquences bientôt catastrophiques à l’échelle mondiale. L’artificialisation s’accélère, d’après la base de données Teruti-Lucas, de 60 000 hectares artificialisés par an entre 1992 et 2003, on est passés à 78 000 hectares par an entre 2006 et 2009 ! Et sur la première période, la moitié des espaces agricoles artificialisés était voué à l’habitat individuel. L’artificialisation des terres accroît également l’imperméabilisation des sols, elle contribue à la dégradation de la qualité des eaux et à l’érosion, et amoindrit le rechargement des nappes phréatiques.

 

P1050882

 

D’autres voies sont possibles que de déverser du ciment sur les plaines. A l’inverse de ce bétonnage, il s’agit de cesser de s’étendre à tout-va et de rallonger les distances parcourues au quotidien en donnant en priorité une seconde vie aux espaces déjà bâtis et non utilisés : dents creuses, friches de tout poil, les nombreux bureaux et logements vacants. A long terme le bénéfice ne peut en être que plus profitable. Les usages évoluant avec le temps, il faut songer aussi pour les nouvelles constructions, et c’est plus difficile, à la polyfonctionnalité et à la réversibilité des lieux pour s’assurer qu’ils perdurent. La ferme des Bouillons est devenue à la fois lieu de production, d’hébergement, de discussion politique, d’éducation populaire, de culture, de fête, de ressourcement. Sur la même parcelle, les espaces se sont multipliés et superposés, et c’est ce qui fait le succès de la ferme auprès de larges publics.

Il s’agit ensuite de redéfinir nos besoins, qu’il s’agisse du logement, des lieux de travail et de consommation. Sans pour autant remettre en cause le logement individuel, une famille seule a-t-elle besoin d’un terrain de 1000m² ou même de 500 m² ? Quels moyens de transport peut-on utiliser pour éviter les étendues de parking ? Quelle dimension de commerces souhaite-t-on et quel rapport au territoire doivent-ils entretenir ?

Le maintien d’une agriculture périurbaine intégrée à la ville et ses habitants est le cheval de bataille des opposants au projet d’Auchan, résolument décidés à proposer des alternatives à l’éloignement des terres agricoles et des producteurs, à la fadeur de la grande distribution et la mise à distance du citoyen dans la prise de décision. Les nouveaux occupants expérimentaient depuis quelques mois un marché de producteurs et de produits de la ferme tous les samedis. Le but est de viabiliser l’activité économique de production et de fidéliser une clientèle soutenant la ferme. Lors de notre passage, un nouveau maraîcher venait prendre le relais et continuer de porter ce projet de circuit court. Le conseil d’administration de l’association de protection de la ferme des Bouillons, mêlant dans la grand-salle près de 30 personnes, occupants et habitants des environs, était réuni pour organiser entre autres la passation. Une attention est portée à ce que le processus de décision demeure le plus horizontal et démocratique possible. Pour la mise en pratique des décisions et les détails techniques des commissions sont définies et fonctionnent sur la base du volontariat.

C’est leur utopie autogestionnaire, ouverte, partageuse et émancipatrice que les occupants ont mis en place depuis 2 ans et demi.

 

20150521_230128

 

La mobilisation, dont les occupants ne représentent qu’une partie de l’association de protection de la ferme des Bouillons, a prouvé que la lutte est une joie et source de nouveaux possibles, elle a donné naissance aux Bouillons à une aventure heureuse et pleine d’espoirs, sans cesse rejointe par de nouvelles personnes. Que ce soit par les différentes activités menées dans la ferme ou par l’ouverture vers l’extérieur avec les nombreux spectacles ou le marché du samedi, le groupe a redonné vie à la ferme et des raisons de croire en l’aventure collective.

 

 

Mise à jour après l’expulsion du 19 août

Lors de notre passage en mai, la ferme des Bouillons portait alors avec Terre de Liens un projet pérenne d’agriculture périurbaine de qualité et s’appuyant sur des filières courtes et locales, pourvoyeur d’emplois, de lien social et d’aménités environnementales, espérant pouvoir racheter les terres au groupe Auchan.

Ce fut sans compter sur l’aversion du groupe pour les occupants et ce qu’ils représentent en tant qu’alternative citoyenne au capitalisme néolibéral. Peu importe dès lors le bien-fondé du projet, le combat est devenu personnel. Le groupe Auchan passe un compromis de vente début août avec une SCI de paysagistes portant un projet d’agriculture biologique en permaculture, très similaire à celui des occupants. Le pied-de-nez est on ne peut plus fort et se mélange au doigt d’honneur. Une carte institutionnelle reste alors à jouer pour les amis des Bouillons. Les SAFER sont des organismes régionaux, missionnés par l’Etat pour surveiller le marché foncier agricole, maintenir la vocation agricole des terres et aider à l’installation de jeunes agriculteurs. Il a à sa disposition pour cela un droit de préemption valable pour toute vente foncière hors zone urbaine. Le collectif a sollicité la SAFER pour qu’elle fasse valoir son droit.

Les Bouillons ne demandait pas directement de devenir bénéficiaire de la vente, mais de mettre en balance les deux projets et de les analyser équitablement. Mais la SAFER est contrôlée par les organisations agricoles et au premier rang d’entre elles la FNSEA, syndicat productiviste peu connu pour son engagement en faveur de l’écologie et l’expérimentation sociale… N’ayant pas intérêt à remettre en cause les idéologies des organismes la dominant, La SAFER a donc choisi de ne pas intervenir et de nier une mobilisation puissante de deux ans et demi qui a justement permis à ces terres de rester agricoles et qui a prouvé sa capacité à tenir une ferme. Si la loi l’y autorise, l’inaction de la SAFER demeure moralement inacceptable et constitue un déni de la légitimité de l’action populaire !

Dès le lendemain de la signature de la vente, un escadron de CRS vient à la première heure déloger les occupants de la ferme. Le contexte n’est généralement pas favorable aux mobilisations, mais les amis des Bouillons, abasourdis et révoltés, ne lâchent pas l’affaire et occupent depuis lors un champ situé en face de la ferme. Chant du cygne ou terreau pour des lendemains plus heureux ? On ne peut que vous encourager à aller soutenir leur mouvement, symbole de l’acharnement capitaliste contre les initiatives collectives remettant en cause l’ordre établi.

Soyons ferme(s) !

 

Dessin de Skippy

roue


Pour aller plus loin :

 

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *