Bellastock fait la fête aux déchets

Une agglomération comme Paris et sa banlieue avec plus de 10 millions d’habitants a un impact dantesque sur le territoire, par l’intensité des concentrations humaines, des flux de déplacements, des consommations énergétiques, alimentaires… et en termes de production de déchets. En plus de ceux-ci produits par le fonctionnement quotidien de la société, il y a notamment les déchets issus des processus d’urbanisation. Les villes connaissent d’importants chantiers de démolition d’immeubles d’habitation, d’anciennes usines, d’entrepôts ou encore de casernes. En France, la construction de 1m² de logement collectif neuf génère plus de 23 kg de déchets divers ((source : exposition Matière grise – réemploi et architecture, 2014)). Le plus souvent, ces déchets produits sont enfouis, brûlés et rarement réutilisés. Une association, Bellastock, milite pour le réemploi de ces matériaux.

 

Déchets induits par la construction

La construction d’1m² de logement collectif neuf génère 13,5 kg de déchets inertes en mélange, 5,7 kg de déchets non dangereux en mélange, 0,45 kg de métaux, 1,8 kg de plâtre, 1,3 kg de bois, 0,25 kg d’emballage

 

L’association a été créée en 2006 par un groupe d’étudiants de l’école d’architecture de Belleville à Paris. Tous les ans, les étudiants de 3e année organisent une fête de fin d’année. Cette fois, les organisateurs ne vont pas louer une boîte de nuit mais proposent de passer de l’apprentissage de l’architecture à la pratique, en construisant un espace, Bellastock, avec des matériaux low-cost. Pendant un week-end ils vont proposer à leurs camarades d’oublier les maquettes et de construire des structures à l’échelle 1 dans lesquelles ils vont devoir vivre, car à Bellastock les tentes sont interdites !

L’association pérennise ce concept de festival, qui prend une autre dimension en 2012. Il se déroule sur l’Île-Saint-Denis (93) près d’un entrepôt de 65 000 m2 des magasins Printemps voué à la démolition. Les étudiants avaient l’autorisation d’aller piocher des matériaux dans le bâtiment, comme par exemple les anciens tuyaux des réseaux de lutte anti-incendie. Tous les matériaux utilisés vont être détournés de leurs fonctions premières afin de réaliser des abris provisoires. C’est à partir de cette expérience que l’association va se focaliser sur le réemploi de matériaux.

 

Le Réemploi des matériaux de déconstruction, un défi majeur

Le site qui a accueilli le festival Bellastock en 2012 a été un élément déclencheur pour l’association. En attendant la construction de l’écoquartier qui va remplacer le bâtiment Printemps et la friche attenante, l’association passe un contrat avec l’aménageur et ouvre en 2013 l’ACTLAB. Ce lieu est un laboratoire d’expérimentations architecturales in situ qui accompagne le projet d’écoquartier.

Sur le site l’association va prolonger les réflexions sur le réemploi des matériaux issus de la déconstruction des bâtiments. Ils doivent concevoir 6 prototypes d’aménagement ou de mobilier urbain provenant de l’entrepôt en déconstruction et qui prendront place dans l’écoquartier. Ils réalisent par exemple des pavés à partir de poutres en béton, voués à réaliser les cheminements ou entourer les espaces verts, réemploient des tuyaux incendie pour construire des lampadaires… Pour cette expérience, Bellastock s’est attaché en premier lieu à analyser les bâtiments et les matériaux réutilisables. Des propositions issues de ce diagnostic sont ensuite soumises aux architectes de l’écoquartier.

 

P1050662

ACTLAB sur l’Île Saint Denis, pavement de réemploi

 

La construction de ce quartier va être un bouleversement pour la ville, qui devrait passer de 7 à 10 000 habitants. Bellastock saisit alors la taille du site et son dénuement pour faciliter l’arrivée en douceur de la population. Ils organisent des évènements festifs conviant la population actuelle des environs et des futurs habitants déjà connus. L’ambition est de faire vivre le site dès aujourd’hui. Un lieu de vie a ainsi été aménagé en premier lieu utilisant à 90% les matériaux du hangar pour construire l’atelier, un lieu de restauration, un vestiaire, des espaces de convivialité, un jardin, etc.

 

P1050659

ACTLAB – site de l’ancien entrepôt et du futur écoquartier

Il ne s’agit pas dans un premier temps de tout réutiliser mais d’identifier quelques pistes avant de voir plus large. A l’ACTLAB, Bellastock mène une opération pilote en France sur un champ où les aménageurs et autres professionnels du BTP sont trop absents. En 2008, une directive européenne, reprise ensuite dans les lois du Grenelle de l’environnement et différentes réglementations ((depuis 2012, pour toute démolition d’un bâtiment de plus de 1000m² ou ayant abrité une activité industrielle ou commerciale, le maître d’œuvre doit réaliser un diagnostic de gestion des déchets de démolition reposant sur un inventaire détaillé et quantifié des matériaux et produits de la déconstruction, sur la possibilité de réemploi des matériaux sur le site, un autre site ou vers des centres de valorisation)), institue comme priorité le réemploi des matériaux de déconstruction. Mais les lois actuelles sont peu contraignantes et peu suivies d’effets. L’inertie est forte dans les habitudes professionnelles du monde du BTP et les nouvelles filières et savoir-faire nécessaires n’en sont qu’à leurs balbutiements. C’est une autre manière de travailler, pour passer de la démolition à la déconstruction, et un tout nouveau marché qui sont à inventer. Aujourd’hui, il y a une demande émergente mais pas d’équipes ni d’infrastructures pour y répondre. Il manque encore une vision stratégique du réemploi des matériaux, mettant en relation les acteurs. Bellastock essaie de faire sa place avec son expertise et ses méthodes sur ce marché potentiellement juteux où les grandes entreprises vont se positionner dans un futur proche.

 

ACTLAB - l'atelier

ACTLAB – l’atelier

Un bref éclaircissement pour distinguer les termes du domaine :

  •     la réutilisation conserve la fonction d’un objet ;
  •     le réemploi conserve la forme, change la fonction ;
  •     le recyclage ne conserve que la matière, peut changer la forme et la fonction.

 

Le réemploi implique souvent un détournement de l’objet, ce qui, avec un savoir-faire technique à l’appui, est une source de créativité. Le réemploi peut concerner aujourd’hui toute la palette de matériaux courants : vitrages, plaques de plâtre, tuiles, briques, panneaux de béton, moquettes, portes…Un nouveau métier émergent est à encourager, le “valoriste” : à la fois chineur, magasinier, réparateur, bricoleur, il donne une seconde vie à la matière.

Ces procédés économiseraient potentiellement une grande part des déchets et des ponctions en matières premières sur le milieu naturel. L’OCDE estime qu’un habitant de la planète extrait en moyenne 9t de matières premières par an et génère 2t de déchets par an ! On s’attache beaucoup aux consommations du bâtiment une fois construit mais rarement à toutes les énergies et matériaux nécessaires pour produire les matériaux servant à sa construction. En architecture la notion de mix matériautique consiste à rééquilibrer la composition en matériaux d’un bâtiment pour un impact minimal sur l’environnement. La notion intègre ainsi la distance d’approvisionnement, la capacité de renouvellement et de réemploi du matériau. L’objectif avec cette notion est d’utiliser au mieux la bonne quantité du bon matériau au bon endroit et au bon moment.

Epuisement des ressources

estimation des dates d’épuisement au rythme actuel de production et au regard des réserves exploitable et connues à ce jour

Outre la confiance d’élus locaux et de la société d’aménagement semi-publique, Bellastock bénéficie de celle de l’ADEME. L’agence nationale leur a confié pour mission de mettre en place une formation pour architectes sur la réutilisation des matériaux issus de déconstruction, poursuivant le travail scientifique de l’association.

 

Le Festival Bellastock : construis et vis dans ta ville

Depuis 2006, le festival organisé par Bellastock a pris une toute autre ampleur. De 90 participants à ses débuts, ils sont aujourd’hui 1 000 participants et 100 bénévoles.

Durant un grand week-end, les participants sont invités à construire une ville éphémère à partir d’une liste fixe de matériaux, récupérés au préalable par Bellastock, et ce qu’ils arriveront à trouver à proximité. Hormis quelques règles du jeu, l’association donne un cadre libre de création aux participants. Se produit alors une fiction urbaine et éphémère alimentée par des réflexions réelles sur l’espace, l’occupation du sol, l’urbanité, les déplacements… Par groupe de 5, ils doivent faire preuve d’ingéniosité pour construire ensemble un bâtiment censé tenir plusieurs jours. La spontanéité et l’intelligence collective occupent les premiers rôles dans le processus créatif. A la fin du festival, tous les matériaux utilisés doivent pouvoir soit être réutilisés, réemployés ou recyclés. Aujourd’hui le format du festival s’exporte dans plus de 10 pays où ils sont principalement portés par des étudiants.

 

P1050835

Lors du premier jour du Festival PLAY MOBILE

Lors de notre passage à Paris, nous sommes tombés sur le week-end du festival et sommes passés lors de la première journée. Cette année le festival avait pour thème la mobilité, se déroulant à Tremblay-en-France (93), non loin de l’aéroport de Roissy-Charles-De-Gaulle. La liste des matériaux était toujours aussi réduite et stricte : 11 tasseaux de bois, de la ficelle, des tubes de gaine électrique, une bâche blanche et une paire de roues.

Le festival est ouvert à tous mais la grande majorité des participants sont des étudiants d’écoles d’architecture. Pour ces derniers, c’est un vrai plaisir de pouvoir construire grandeur nature, chose très rare dans leur formation où leur mission est principalement de réaliser des maquettes ou des plans sur ordinateur. Ils peuvent ainsi manipuler des matériaux et expérimenter, ils s’exercent à une mise à l’épreuve de manière rudimentaire. Ils conçoivent, construisent et habitent leur projet. “C’est autant pédagogique que festif !” nous dit l’un d’entre eux.

 

P1050828

Le Festival PLAY MOBILE sous la pluie

Mais la pluie permet de se rendre compte, pour les participants, qu’ils sont plutôt démunis face aux éléments. Lors des premières heures du festival, l’urgence a été de construire des abris en bâches afin de pouvoir s’abriter au sec et commencer à réfléchir à la structure. Deuxième difficulté, à l’origine 15 tasseaux étaient annoncés, au lieu des 11 mis à disposition. Pour ceux qui avaient pensé leur structure auparavant, la remise en cause a été rapide et radicale. Différents groupes fusionnent comme ils l’avaient prévu avant ou de manière spontanée pour se faciliter la tâche et tenter de construire une structure plus grande.

Au fil de l’après-midi, le camp évolue, les structures commencent à prendre forme. Un labyrinthe de structures naissantes et de tente de fortune en bâche émerge de terre et s’anime. La majorité des participants ne sont pas équipés pour la pluie. Mais ce qui les motive : pouvoir dormir au sec cette nuit. Au dire de certains participants, l’ambiance et ce chantier gigantesque donne plus l’impression de ressembler à un camp de réfugiés éphémère. Petit à petit c’est donc une ville qui va se former puis se déplacer lors du 3e jour pour la grande transhumance.

 

Transhumance © Simon Aroud

Dans cet évènement unique, le mélange est totalement détonnant entre festival de musique, ambiance de fête et construction collective de son toit pour la nuit. Les participants saluent l’organisation qui permet de dépasser l’aspect rudimentaire en ayant mis en place toilettes sèches, douches chaudes et cuisine animée tout au long de la journée par l’association Disco Soupe qui cuisine à partir à partir de… rebuts issus de l’industrie alimentaire.

 

En recherche d’horizontalité et de créativité mais en proie aux règles du marché :

L’association Bellastock compte 6 architectes à temps plein qui sont les membres les plus moteurs. Elle compte aussi une personne en charge de l’administration et une sur les partenariats et la communication. Au delà, 20 personnes gravitent autour et s’associent souvent par des contrats courts sur des projets, avec des compétences très diverses comme l’étude urbaine, la soudure, la charpente… Plus largement l’association peut aussi compter sur de nombreux adhérents, une centaine, qui viennent aider sur les différents projets. En plus d’apporter quelques subsides à l’association, l’adhésion permet de couvrir les bénévoles pour les questions d’assurance.

Selon Antoine que nous avons rencontré sur le site de l’ACTLAB, ils sont en permanence en recherche d’horizontalité dans leur mode de fonctionnement. Mais dans la pratique, afin de ne pas passer trop de temps en réunion et ralentir les décisions, ils ont mis en place un système de référents par projet qui portent et organisent une ou des missions. Ensuite dans le quotidien, c’est souvent l’expérience et la force de proposition qui fait qu’il persiste une hiérarchie informelle. L’ADN de Bellastock reste de permettre à chacun de pouvoir créer et d’inventer d’autres manières de faire, quel que soit son degré d’intégration dans Bellastock.

 

Les actions et réflexions de Bellastock s’organisent aujourd’hui autour de 4 enjeux :

  • le cycle de la matière : réfléchir au parcours des matériaux du gisement à leur fin de vie
  • le cycle du projet : comment penser les évolutions des constructions dans le temps, les utilisations futures
  • l’architecte de terrain : l’architecte doit être capable de jongler avec les échelles, de garder une cohérence de la micro-intervention à l’établissement de stratégies urbaines
  • l’architecte entremetteur : l’architecte doit mettre autour d’une table et hors de leurs murs des acteurs (dont les usagers directs) aux regards différents sur la matière et la construction

Bellastock a différentes sources de financements selon ses activités. Pour ce qui est du festival, il est subventionné par les écoles d’architecture, le Ministère de la culture, différentes collectivités et partenaires institutionnels. L’ADEME finance une partie de leur travail de recherche. La partie ACTLAB est missionnée et donc financée par la maîtrise d’ouvrage de l’écoquartier. Ils interviennent en outre de plus en plus pour des grandes entreprises du BTP en tant qu’experts du réemploi. Dans ce cadre, ils sont missionnés pour repérer des réemplois et ressources possibles avec les maîtres d’ouvrage ou maîtres d’œuvre, pour enseigner des techniques de démontage et de traitement des matériaux, ou pour accompagner les entreprises de déconstruction sur le chantier.

L’ensemble des salariés et des intervenants ponctuels est payé au SMIC. Il est difficile pour eux d’en vivre à Paris, d’autant plus que leur génération atteint la trentaine et que les premiers enfants naissent dans le groupe, ajoutant des charges financières. Leur choix étant de vivre de cette activité ils deviennent dépendants des marchés publics et de bonnes relations à maintenir avec les offreurs de contrats et les entreprises de déconstruction. Comme de nombreux groupes expérimentant d’autres façons de travailler, ils sont obligés de proposer des prestations à des prix relativement bas pour faire de l’expérimentation un choix compétitif sur les marchés publics. Mais, pour les membres de Bellastock, ces considérations passent après leur bonheur dans ce qu’ils arrivent à construire collectivement.

20150506_174946

 

L’épuisement des ressources naturelles est un réel défi à relever, pour lequel toute la conception de l’architecture et plus largement de la ville est à revoir et la tâche initiée par Bellastock reste immense ! Pour celle-ci, contrairement à d’autres groupes, Bellastock choisit la voie institutionnelle et s’inscrit dans le schéma descendant de l’urbanisme dominant, quitte à manger des pâtes le temps de faire reconnaître leur expertise et leur créativité. Ils choisissent de travailler avec les grands groupes de BTP pour élargir leurs points de vue et pratiques sur la question des matériaux et des déchets qu’ils produisent en masse, au risque de se faire prochainement doubler par l’expertise que ces groupes cherchent à développer en interne en étudiant de près Bellastock. Leur travail sur le réemploi des matériaux permet aussi de renverser certaines perceptions. Ainsi, des ouvriers chargés de la destructions de bâtiment avaient une vision assez négative de leur fonction, se considéraient comme des effaceurs de mémoire ou d’histoire. Pour eux, le réemploi, bien qu’il complique leur travail, est une opportunité pour revaloriser leur rôle te l’envisager de manière plus positive.

Bellastock a le souci de l’habitant, est sensible dans ses projets à ses idées et à son usage futur de l’espace mais ne souhaite pas leur plus grande implication dans les projets. “Prends soin de toi pour prendre soin des autres” pourrait être leur devise. Ils posent tout de même une question inhérente à de nombreux projets urbains, comment favoriser l’appropriation d’un futur quartier qui ne sortira complètement de terre que dans 10 ans alors que les futurs habitants sont à peine connus ?

Ils se voient facilitateurs de leurs aspirations, conciliateurs entre l’urbanisme vertical qu’ils ne peuvent court-circuiter et les mouvements bottom-up qu’ils encouragent par d’autres biais tels que le festival.

En revanche on ne peut qu’être admiratif du cadre qu’ils proposent pour leur festival de ville éphémère. Que ce soit sur la construction d’un habitat léger, mobile, en peu de temps, que ce soit sur l’émergence d’une ville avec peu de choses. Il y a ici une vrai auto-organisation spontanée qui pousse les participants, par la taille de l’évènement, à réfléchir sur l’organisation de nos villes. Le festival permet de se demander si il est possible de l’exporter à une plus grande échelle. Peut-on imaginer dans un nouveau quartier ou pour un nouveau bâtiment fournir un squelette et laisser les habitants s’organiser pour le compléter en fonction des besoins et des futurs usages?

roue


Pour aller plus loin :

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *