Les Saprophytes : architecture, éducation populaire et animation pour un urbanisme vivant

 

Un midi dans le quartier de Fives à Lille, nous avons partagé le repas avec une partie de l’équipe des Saprophytes. Le nom est peut-être un jeu de mot mais il désigne avant tout  « un organisme capable de se nourrir de matière organique en décomposition. »

Depuis 2007, ce collectif pluridisciplinaire constate les dérives libérales de la construction de la ville. Ils questionnent, expérimentent la place et l’implication de l’homme dans son milieu, l’urbain. Pour eux ” l’habitant peut et doit intervenir sur la construction de son milieu”.

 

Un local tout en long dans le quartier de Fives à Lille, photo : Les Saprophytes

Un engagement militant pour la ville

Les 6 saprophytes ont commencé par travailler dans des agences d’architecture ou de paysagisme classiques. N’y trouvant pas la place pour exprimer leur sensibilité et leurs valeurs, ils commencent par monter une association pour travailler avec un centre social et construire une serre champignonnière pédagogique. Fort du succès, ils répondent à des concours d’architecture et en remportent suffisamment pour pouvoir quitter collectivement leurs postes respectifs et se salarier au sein de l’association en 2010.  Depuis 4 ans, ils ont installé leurs bureaux et ateliers dans un local tout en longueur dans le quartier populaire de Fives.

Lors de leurs débuts, les Saprophytes rédigent pour un appel à projet “imaginer les espaces publics à Rouen en 2050” un manifeste, ciment des valeurs qui les animent encore. Leur “déclaration de l’art dans l’espace public autogéré” défend la vision de l’espace public comme un lieu politique, un “espace de la rencontre, de l’échange, de la liberté, de l’égalité, de la convivialité, un espace non marchand. Un espace auto-géré.” A l’image d’Henri Lefebvre et de son droit à la ville, ils veulent remplacer la propriété privé par la propriété d’usage” et instaurer “l’échange de savoir-faire, la solidarité comme nouvelle monnaie”.

Le manifeste et les principes qu’il défend n’est pas porté comme un étendard. Cet écrit a été pour eux l’occasion de poser en commun leurs valeurs, que l’on continue de retrouver dans leurs projets. Des revendications en tel décalage avec la fabrique de la ville dominante ne leur ont cependant pas permis de gagner cet appel d’offres.

 

Deux approches différentes pour mener leurs projets

Les processus de construction urbaine qu’ils proposent sont collectifs. Ils se fondent sur la rencontre, l’échange d’expériences, de savoir-faire entre divers publics, à travers deux grands types d’actions :

  • Celles qui répondent à une commande, le plus souvent publique : installation éphémère, scénographie, intervention dans un quartier, sur un espace public…
  • Celles, de leur propre initiative, qui participent à la mise en pratique de leur propres réflexions : agriculture urbaine dans le quartier de Fives et aide à l’auto-construction de mobilier à Roubaix

 

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C’est ce dernier type d’action qui nous intéresse le plus chez les Saprophytes. Pour faire de l’aménagement différemment qui s’inscrive dans le long terme et change le quotidien des habitants, ils estiment que le moyen le plus directement efficace est d’investir un lieu et de passer à l’action. L’activation éphémère, la mobilisation de l’énergie habitante sur un espace pendant quelques jours, suffit trop rarement à faire perdure l’émulation créée une fois l’évènement fini et les activateurs partis vers d’autres projets. Dans les projets qu’ils portent, les Saprophytes cherchent à transformer le lieu avec les habitants et pour longtemps. Ils souhaitent également prouver que ces procédés fonctionnent, que le mode de vie plus frugal qu’il ont choisi pour expérimenter leurs valeurs sur la ville en vaut la peine. Ils se placent de cette manière dans la pratique de l’acupuncture urbaine. C’est à dire la concentration de l’action sur la petite échelle, sur des lieux stratégiques, par la micro-architecture, par la participation habitante et par l’utilisation des ressources locales, dans l’idée que les dynamiques de revitalisation créées irriguent le quartier et en engendrent d’autres en résonance, diffusant l’appropriation de la ville par ses habitants.

 

Image Les Saprophytes

Dans le projet d’agriculture urbaine mené depuis 2 ans, les unités de production fivoises, ils mènent un travail d’expérimentation, de production et de formation. Ils louent à la ville une parcelle délaissée voisine de leur local et attenante à la piscine municipale. Sur celle-ci, ils mettent en place un système agricole biologique en permaculture (avec du maraîchage, une champignonnière, de l’apiculture, un poulailler, du compostage…). L’objectif est de développer une micro-économie locale, sociale et solidaire et dynamisante pour la vie de quartier. L’agriculture urbaine appropriée par les habitants est vue par les Saprophytes comme la première étape menant vers l’autogestion urbaine. Conscients qu’on ne change pas la culture et les habitudes des personnes du jour au lendemain, la stratégie qu’ils cherchent à appliquer est d’avancer graduellement, par strate dans l’échelle des besoins. Ils commencent par offrir des réponses au besoin le plus élémentaire, se nourrir, avant que ne se développent sur le même secteur des possibilités d’aller vers la construction d’objets puis, dans l’idéal, de logements.

 

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Le jardin des Saprophytes, approprié par les habitants durant le Fivestival

 

Toujours dans l’engagement pour “ramener l’étape de la conception architecturale au plus près des lieux concernés et de leurs usagers, impliquer les habitants” l’équipe s’investit à Roubaix. Dans les locaux de la Condition Publique, ancien site industriel emblématique devenue en 2004 “manufacture culturelle”, ils installent un atelier de design, de construction de mobilier et d’auto-réhabilitation, pour les habitants. Ce projet s’inscrit dans la suite d’un premier atelier mobile et pédagogique d’architecture, déjà mené à Roubaix, la F.A.B, fabrique d’architecture bricolée. Le but de ces ateliers est d’apprendre avec les habitants à concevoir, réparer ou fabriquer du mobilier pour chez eux. A terme, après s’être assurés d’avoir autonomisé le groupe d’habitants, les Saprophytes veulent se retirer et laisser au lieu “un atelier de bricolage public, ouvert, autogéré, ou chacun pourrait trouver les outils et les techniques nécessaires à la concrétisation de ses projets d’aménagement !” Ces militants cherchent à impulser des dynamiques viables, pérennes et surtout autonomes. Ils n’ont pas pour vocation à s’ancrer comme maîtres d’ouvrages ou maîtres d’oeuvres, des postures qu’ils cherchent à casser. En bons paysagistes ils cherchent plutôt à bien préparer le terrain pour y semer les graines de l’alternative urbaine et restent présents tant que celle-ci est en phase de croissance et nécessite un tuteur.

 

La Fabrique d'Architecture(s) Bricolee(s) from Isaac Stillwell on Vimeo.

 

Leurs actions ont donc une portée politique, elles questionnent la place de l’habitant dans la société urbaine, ses droits, ses devoirs, ses pouvoirs. Ils revendiquent également la volonté de s’inscrire dans la transformation sociale. Dans les projets qu’ils mènent avec la population, ils souhaitent constituer des groupes d’habitants-constructeurs entraînés dans un projet collectif pour leur quartier, les conduire à l’autonomie dans leur espace, que leur projet puisse se prolonger même après le départ des Saprophytes. Ils sont tout de même conscients que leur action ne va pas changer la vie des gens à elle seule, que d’autres facteurs interviennent. Jusqu’aujourd’hui, ils considèrent qu’un seul projet a perduré, celui du Germoir à Bezons dans le Val d’Oise.

Le germoir from les saprophytes.

 

Un modèle économique fragile

Mais ces activités lilloises leur posent des difficultés. La principale est que ces activités ne leur apporte aucun revenu. S’ils tentent d’obtenir des subventions pour les réaliser, ils investissent tout de même beaucoup de leurs fonds et de leurs personnes. Ce sont les prestations extérieures qui permettent de rémunérer l’équipe (tous au SMIC) et de financer ces expérimentations avec le surplus. Ces prestations, comme des mises en scène de l’espace public, des installations éphémères ou opérations de micro-urbanisme,  sont jugées in finefrustrantes et énergivores”, l’équilibre n’est donc pas facile.

Ensuite, pour les habitants engagés dans leurs projets, il est difficile de s’inscrire dans le long terme, dans des projets au long cours. En sus d’une culture de l’engagement qui faiblit, il est délicat de se greffer durablement dans l’agenda du quotidien des habitants, déjà en prise avec leurs difficultés quotidiennes. Les luttes urbaines d’ampleur telles que l’Europe a connu jusqu’aux années 70 ressurgissent aujourd’hui. Mais la revendication d’une ville plus juste et à l’écoute de ses habitants n’a plus le haut du pavé et est reléguée derrière d’autres préoccupations chez la majorité de la population.

 

Des règles de la commande publique écrasantes pour l’expérimentation

En outre, comme la majorité de leurs actions sont issues de commandes publiques, leur liberté d’action reste restreinte. De cet avis, nous avons pu échanger sur les limites des règles de la commande publique via la réponse aux appels d’offres. Le principal avantage de ces derniers est de se présenter, par l’obligation de mise en concurrence et de nomination par un jury, comme une garantie contre les conflits d’intérêts. Mais au final le résultat peut tout de même rester pipé. Les procédures sont strictes, le montage de dossier fastidieux. Les cahiers des charges réclament souvent des niveaux de précision absurdes, notamment sur le programme financier, au vu de l’état d’avancement du projet, on demande de présager du résultat du projet avant même d’avoir pu être en contact avec le contexte du terrain et de ses acteurs. Les surprises sont nombreuses, les projets ne répondant pas au besoin, mal mesuré, sont monnaie courante. Combien de projets pouvez-vous citer n’ayant pas vu leurs coûts augmenter une fois confrontés au terrain (vous nous pardonnerez ce petit brin de démagogie) ?

Au bout du compte, les plus grosses structures, complètement déterritorialisées, remportent beaucoup plus facilement les marchés que les petites, déroulant souvent leur catalogue de solutions déjà toutes trouvées. Les petites équipes désirant travailler autrement, défendant une autre pratique du projet urbain se retrouvent étriqués dans ces cadres et doivent souvent jouer la carte du low-cost pour tirer leur épingle du jeu. Et lorsqu’ils obtiennent des marchés, le droit à l’erreur sur un budget toujours très serré n’est pas permis pour eux, la rallonge budgétaire est difficile à obtenir.

Pourtant, beaucoup d’argent transite par les projets d’aménagement, le foncier et la construction coûtent cher, et chaque ville “digne de ce nom” veut son méga-projet phare engloutissant de l’argent public par millions sans compter. La majeure partie de ces sommes ne profitent qu’à quelques acteurs majeurs. Pour des processus de fabrique des espaces urbains différents, attentifs en premier lieu aux besoins, réellement participatifs et laissant place à la créativité pour s’adapter à chaque contexte, il serait peut-être nécessaire de hacker ou détourner le système de commande publique, de faire soi-même sans passer par l’appel d’offres, de trouver des chemins entrecroisés ou parallèles dans la méthode et dans les sources de financement. Les Saprophytes ont commencé à défricher ces pistes, le travail peut continuer.

 

Photo Les Saprophytes

 

“On aime pas les pyramides”

Les Saprophytes existent aux yeux de l’Etat à travers la forme associative. Refusant l’élection d’un président et toute hiérarchie entre eux, leur fonctionnement est collégial. Les responsabilités sont donc partagées, les décisions s’emportent au consensus ou de rares fois par vote en cas d’impasse. Avec le temps ce mode de fonctionnement s’améliore : ils ont de plus en plus confiance les uns envers les autres et chacun a aussi pu développer ses spécificités et faire référence sur des domaines. Dans leur activité, ils fonctionnent par binôme pour la réalisation des projets, en fonction des spécialités et disponibilités de chacun.

Une des particularités de ce collectif est d’être composé de 5 femmes et un seul homme. Ceci est assez rare pour les différents collectifs que nous avons rencontrés. Cette formation, la même depuis le début de l’aventure, est due à leur histoire propre, faites de rencontres. Ils se disent moins portés sur la construction que d’autres collectifs. Cette présence majoritairement féminine joue beaucoup selon eux sur leurs actions dans certains quartiers. Dans l’espace public, ils attirent d’autres personnes et cela donne en particulier plus aisément la possibilité à des femmes de les rejoindre et d’aborder certains sujets.

Ce rôle important du genre ne nous était pas apparu jusque là. Pourtant, lorsqu’on intervient dans un quartier, sur un espace public, on souhaite souvent s’adresser à tous les publics. Dans les faits, durant les chantiers avec la population, malgré une mixité apparente, le plus souvent c’est un public masculin qui est présent sur les chantiers ouverts.

 

Le fonctionnement en collectif, une voie exigeante

Pour eux, il existe peu de collectifs comme le leur. Beaucoup arrêtent au bout d’environ 5 ans, peu arrivent à passer le cap du groupe d’étudiants qui expérimentent pendant ses études et poursuivent quelques temps après. Ils considèrent qu’ils ont fait partie du début de la vague actuelle d’explosion des collectifs.

Même s’il y a aujourd’hui plus d’acteurs dans ce domaine d’intervention, il n’y a pas nécessairement plus de demande publique. Mais cette pluralité est aussi un atout. Les différents collectifs ont des formes variées, sont en capacité de s’immiscer dans de nombreux interstices. Malheureusement la place laissée à ces collectifs ne se concentre encore que sur les délaissés urbains ou les espaces publics inconstructibles, ils n’ont pas accès aux espaces “rentables”.

Dans les nouveaux groupes, l’envie qui les anime est surtout la recherche du “fun”, de se faire plaisir entre copains dans un cadre plus permissif et créatif que le travail en agence. Mais peu d’entre eux ont une vision politique de leur action ou revendiquent des valeurs. “Poser un banc en ville, c’est bien, mais ce n’est pas une fin en soi”. Seuls quelques collectifs s’inscrivent comme eux dans des projets autonomes qui ne répondent  pas à une commande tels Bellastock, Echelle inconnue, Cochenko, Pixel. Ce manque de conviction est certainement un facteur important dans la disparition de collectifs au passage, de ce qu’on pourrait qualifier, de cap de l’adolescence. La motivation baissant et la rémunération restant faible, ils sont nombreux à retourner vers un exercice plus classique de leurs compétences.

Les Saprophytes ont passé ce cap, assument de vivre chichement, nourris de leur engagement, bien que l’arrivée d’enfants chez les membres du collectifs les ait bousculés dans ce mode de vie.

Ils franchissent aujourd’hui une étape. Leur modèle de financement est en train de passer un cap. Il réfléchissent donc à avoir une structure duale : une agence qui sera le moyen d’avoir des ressources financières et en parallèle une association pour les actions portées à leur initiative et ancrées dans le long terme.

 

Les Saprophytes se placent comme des architectes mettant leur expertise au service de l’éducation populaire et de l’animation sociale. Ils sont résolument portés sur la transformation urbaine et sociale. Ne la revendiquant pas dans les réponses aux appels d’offres où ils cherchent tout de même à l’y instiller, ils l’assument pleinement dans les initiatives qu’ils portent à Lille-Fives et la Condition Publique de Roubaix. Ils sont sensibles au concept d’urbanisme autogéré, qui pour eux qualifie justement ce qu’ils cherchent à instaurer dans ces espaces. Un aménagement de l’espace décidé voire fait par les habitants, en prenant le temps du dialogue, du débat, pour plus de convivialité, d’autonomie des personnes et une plus grande résilience urbaine. Pour eux l’urbanisme autogéré existe et peut s’étendre à condition d’être dans des modèles économiques différents, vers une économie circulaire incluant le réemploi, l’agriculture urbaine, les échanges non monétaires.

Mais, dans cette fabrique alternative de la ville, se pose la question des moyens qui l’accompagne. Les projets que les Saprophytes lancent en leur nom sont financés par les revenus de prestations qui occupent le plus clair de leur temps et par des subventions publiques difficiles à obtenir. De plus, lors de leurs interventions, les demandes des habitants ne sont en général pas exprimées au début, elle ne fondent pas le projet et arrivent dans un second temps. Le temps qu’une nouvelle culture émerge, d’un réapprivoisement de la ville par ses habitants ?

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