Les Ateliers Populaires d’Urbanisme lillois : un “syndicat du cadre de vie”

 

40 ans après les luttes urbaines à Roubaix, les Ateliers Populaires d’Urbanisme (APU) lillois sont toujours là et essaiment aux quatre coins de l’agglomération pour mieux défendre les habitants. Nous avons rencontré l’APU historique du Vieux-Lille et le tout nouvel APU de Fives.

Les origines des Ateliers populaires d’urbanisme

Dans les années 1960, la politique de rénovation dans les quartiers pauvres et vétustes des centres-villes se faisait à coup de bulldozers et d’expulsions, la méthode de construction ou de reconstruction était celle des grands ensembles. A Roubaix, la municipalité portait depuis plusieurs années un projet de rénovation du quartier de l’Alma-Gare, au nord de la ville. Le quartier connut plusieurs années de luttes ponctuelles contre, par exemple, des coupures d’eau, des expulsions, etc. Face au projet municipal de destruction totale du quartier en 1975, des habitants, des militants chrétiens, des gauchistes, des anarchistes vont créer le premier Atelier Populaire d’Urbanisme. L’APU de l’Alma-gare se caractérise entre autres par son inexistence juridique aux yeux des institutions. Elle n’existait qu’à travers ses actions, ses réunions, ses tracts et non par un bureau ou des adhérents enregistrés. Leur slogan était «C’est possible. On agit. On réfléchit. On construit.».

Ces habitants vont devenir une force de proposition et modifier le rapport de force, les architectes vont devoir leur rendre compte de l’avancée de leur travaux. Par exemple, lorsque le premier plan du quartier sera proposé par les techniciens, l’APU y fera un grand nombre d’annotations qui seront quasiment toutes reprises dans le projet final de 1977. Cette expérience unique va ensuite influencer la politique de la ville de cette époque-là en permettant d’impliquer davantage les habitants, créant des dispositifs trop rarement utilisés par la suite.

image pour site

Image issue de L’ATELIER n°1- journal de l’APU de Roubaix

 

En 1979, le quartier populaire du Vieux-Lille connaît lui aussi des enjeux de rénovation. La mairie entreprend la requalification du bâti et la revalorisation de l’image du quartier via les dispositifs de la loi Malraux de 1962. Malgré son objectif de préservation du patrimoine et des quartiers anciens, cette loi entraîne une transformation du marché immobilier : hausse des prix, spéculations foncières et donc déplacement des populations moins aisées vers d’autres quartiers plus périphériques. L’APU s’est fondée après la mobilisation des habitants contre l’expulsion d’une personne âgée de son logement. Face aux premiers effets de transformation du quartier, un groupe d’habitants, d’abord informel, souhaite peser sur le devenir de leur quartier et lutter contre la spéculation. Dans la même veine que l’APU de Roubaix, ils veulent rendre aux habitants le droit de décider où vivre.

En 1992 et 1995, deux autres APU vont naître à Lille, celui du quartier de Moulins et celui de Wazemmes, et en 2014, celui de Fives-Hellemes-Saint-Maurice.

 

Du problème individuel à l’action collective, une démarche d’éducation populaire

Dès l’origine et encore aujourd’hui, l’APU du Vieux-Lille va développer un mode d’organisation original avec un maître mot : l’action collective. Celle-ci se matérialise par les permanences collectives, l’information individuelle sur le logement, les actions collectives de rue ou contre les expulsions. Les permanences collectives reposent sur trois fondements : l’écoute, l’entraide et l’information des habitants.

Mais depuis les années 1990 et l’apparition de nouvelles formes de pauvreté (liées à l’augmentation du chômage, de la précarité…), l’APU du Vieux-Lille a du élargir son champ d’action (interpellation des élus de la communauté urbaine, du conseil régional, participation à des colloques régionaux et nationaux…)

Dans tous les cas, les APU ne souhaitent pas se substituer à la parole des habitants et n’organisent de mobilisation que si les habitants en ont formulée la demande. Ils ne se considèrent pas comme un intermédiaire entre les habitants et les institutions (ville, bailleurs, propriétaires) mais comme un médiateur qui soutient les habitants pour rééquilibrer les rapports de force. Comme ils le disent,  » nous sommes des poils à gratter ! « 

Dans leurs principes, quand des habitants viennent les voir avec un souci individuel, le but est qu’ils sortent avec un outil de mobilisation collective les reliant aux autres personnes rencontrant un problème similaire. Ils commencent pour cela par faire prendre conscience aux habitants qui les sollicitent qu’ils ne sont pas responsables des problèmes qu’ils rencontrent, que ceux-ci sont plus globaux et que d’autres en subissent les effets. Les permanences collectives les aident à se mettre à l’aise et à en parler, désindividualisent le problème. Ils souhaitent sortir des logiques de guichet, des logiques de la bureaucratie administrative qui empêchent beaucoup de choses d’émerger et entretiennent les gens dans une attente constante vis-à-vis de l’administration pour leurs besoins. Trop nombreux sont les exemples de personnes qui ne bénéficient pas de leurs droits pour des causes administratives. De plus, l’APU s’adresse à tous, sans distinction d’identité et de revenus.

Les APU tiennent également à leur indépendance. Ils ne sont pas comme les autres associations de locataires dans un rapport de co-gestion avec les bailleurs. Par exemple, ils ne se présentent pas aux élections de locataires HLM.

 

Un réseau décentralisé

Chaque APU est indépendant vis à vis des autres, menant chacun leurs propres actions. En revanche, ils organisent ensemble des évènements, des manifestations, des formations. Leurs caractéristiques différentes tiennent aussi du fait que ce sont les habitants qui font la structure et non l’inverse.
Par exemple, L’APU de Fives, depuis sa création en 2014, organise des balades urbaines pour faire connaître le quartier et les différentes luttes en cours, il publie un journal (le triton libéré), il rencontre les différentes associations du quartier et il organise des permanences collectives toutes les semaines pour les habitants. Ces permanences se font sur le même modèle d’origine de l’APU du Vieux-Lille, elles sont animées par des bénévoles avec les familles où chacun explique son problème et le groupe cherche une solution collective. Par cette méthode, chacun est conscient des capacités collectives et que leur problème n’est pas individuel mais bien partagé.

Aujourd’hui l’APU du Vieux-Lille, le plus important et le plus structuré, dépasse son échelle d’intervention du quartier pour intervenir sur toute la métropole lilloise. Elle a en partie perdu son rôle de proximité mais continue son rôle d’essaimage. Il est assez troublant de savoir que l’APU accueille fréquemment des familles envoyées ici par des institutions publiques qui ne savaient pas comment les conseiller. Cet exemple montre l’intérêt pour les habitants d’avoir un groupe non institutionnel en capacité de les aider. La bonne implantation dans le territoire lillois lui a permis de soutenir la création de l’APU de Fives par la formation de ses salariés et la mutualisation de locaux en attendant que ces derniers ne soient complètement autonomes.

vieille-aux-chats-hiver-

 

Les résultats de leurs actions

Par ces modes d’actions les APU aident directement de nombreux locataires dans leur bataille pour garantir leur droit au logement. Mais les rapports de forces sont très inégaux. Dans les processus de rénovation des quartiers proches des centre-villes, les enjeux économiques sont importants pour les investisseurs de tout poil, insérant ces territoires dans des logiques globales et mondiales oublieuses des populations occupantes. De ces enjeux qui les dépassent rapidement, les APU arrivent à obtenir des victoires à la marge. Elles sont avant tout individuelles, pour les familles il s’agit souvent qu’elles puissent rester dans de bonnes conditions de logements. Le combat collectif permet aux gens de retrouver une dignité face aux différents dispositifs de contrôle social. Il y eût aussi quelques victoires plus éclatantes comme l’abandon d’un projet d’autoroute traversant le Vieux-Lille au profit d’un contre-projet. L’une des grandes parties de leur travail, c’est aussi la formation des habitants sur la connaissance des acteurs, des droits… Malgré leur mobilisations et la reconnaissance du logement comme un droit (inscrit notamment dans la loi DALO de 2007), certaines familles demeurent expulsées sans être relogées.

Manifestation unitaire pour un droit au logement pour tous – Photo APU Vieux-Lille

Un fonctionnement atypique ?

Les APU du Vieux-Lille et de Fives se considèrent comme des syndicats du hors-travail ou autrement dit un syndicat du cadre de vie. Les relations salariés-patron dans une entreprise ne sont pas si éloignées des relations entre habitants et promoteurs/propriétaires, avec un fort paternalisme et des aspirations en opposition. Comme un syndicat de travailleurs, ils veulent montrer aux locataires qu’ils ne sont pas seuls et que les solutions passent par les actions collectives. D’ailleurs, certains fondateurs de l’APU du Vieux-Lille comme de celui de Fives sont issus du milieu syndical. La moité des participants à l’APU du Vieux-Lille sont issus de trajectoires militantes, l’autre moitié sont des personnes qui ont été aidées par l’APU dans le passé.

Les APU existent aujourd’hui sous forme d’associations, avec des statuts assez classiques. Mais en réalité, ce sont les réunions mensuelles du collectif qui sont souveraines. Dans les faits, leur organisation s’adapte à l’urgence des situations auxquelles les APU sont confrontés.

Afin de mener leur activités de défense des habitants, les APU sont financés par des fonds issus de l’argent public ou de fondations. L’APU du Vieux-Lille, chose rare, reçoit de subventions de fonctionnement de la part du Conseil Général, de la Ville de Lille, du Conseil Régional et de la Métropole lilloise. Ils reçoivent aussi des financements privés via la Fondation Abbé Pierre. Ils entretiennent trois salariés pour l’animation du collectif et l’accompagnement des locataires.
L’APU Fives, encore jeune, reçoit des fonds de la Fondation Abbé Pierre, de la Fondation de France pour deux ans et de la maison des associations. Ils ont deux salariés à mi-temps.
L’ensemble des salaires sont basés sur le cadre de conventions collectives, les salariés sont donc rémunérés au-delà du SMIC horaire. Cela a un coût pour l’association, mais le choix de ne pas précariser les salariés est assumé.

Les subventions de fonctionnement que reçoit l’APU du Vieux-Lille sont issues de luttes et d’un rapport de force constamment maintenu avec les institutions et en particulier avec la mairie de Lille. Ils nous ont montré leur convention avec la mairie, quasi copié-collé de leurs statuts très militants et revendicatifs, fait assez exceptionnel. Pour autant, par leur position et posture de trublion face aux institutions, on pourrait croire qu’ils choisissent de refuser les subventions publiques. Mais ils souhaitent au contraire continuer d’en recevoir, jugeant leurs interventions d’intérêt général et méritant à ce titre d’obtenir des financements publics.

Image issue du Canard du Vieux-Lille n°1

Image issue du Canard du Vieux-Lille n°1


Face aux déséquilibres des rapports de forces entre les propriétaires, les institutions et les locataires, les APU sont de vraies bouffées d’air pour les habitants. Si leur travail perdure, c’est qu’ils gardent un fonctionnement collectif ouvert aux habitants impliqués et que la transmission dans le temps s’opère grâce à leurs méthodes très proches de l’éducation populaire.

Cette longévité est aussi permise par les subventions de fonctionnement. Aujourd’hui, la grande majorité des financements aux associations se fait par le biais de logiques de projets (réponse à des appels à projets ou par proposition de son propre projet). Pourtant il est essentiel que les associations puissent garder une position indépendante et critique vis-à-vis des institutions et, comme dans le cas des APU, d’être de vrais relais pour les habitants.

Pourtant, de leur aveux, les mobilisations collectives, comme les manifestations, ont perdu de leur ampleur. Quand on regarde l’histoire des APU comme celui de Roubaix ou du Vieux-Lille dans les années 1970, on voit un temps où d’autres possibles étaient rendus réels grâce à l’action collective. Est-il encore possible aujourd’hui de pouvoir créer de vastes mobilisations autour des questions du droit au logement avec une large conscience collective ?

roue


Pour aller plus loin

En cadeau

les numéros du journal de l’APU de l’Alma-Gare :

Les premiers numéros du journal de l’APU du Vieux-Lille :