Echelle Inconnue à la recherche de la ville mobile et devenue presque invisible

 

Durant notre passage à Rouen, nous sommes descendus du plateau de Mont-Saint-Aignan pour rendre visite à Echelle inconnue dans leur centre de ressources situé dans le centre ville de Rouen. Ce groupe de création et de recherche poursuit différents projets suivant la technique de la dérive.

 

Les prémisses d’Echelle Inconnue débutent durant les grandes grèves de 1995. A cette époque Stany est étudiant en architecture. Comme de nombreuses universités, son école est partie prenante dans cette grève. Les grèves sont toujours des moments particuliers où l’on bouscule le quotidien et où de nouvelles choses sont possibles, favorisent d’autres réflexions, ouvrent d’autres choix sur nos vies. Stany est persuadé d’une chose, il ne travaillera pas en agence d’architecture, il pratiquera une autre forme d’architecture. Son acte fondateur d’Echelle Inconnue prendra place en 1997 lors de la présentation de son projet de fin d’étude en architecture-scénographie à l’école d’architecture de Normandie. A cette époque, les règles du diplôme ne précisent pas l’échelle du rendu à présenter au jury. Stany jouera de cette faille et précisera dans tous ses éléments exposés, “échelle inconnue”.

Images Echelle Inconnue

Images Echelle Inconnue

 

Echelle inconnue et le cadastre  

Stany sera ensuite rejoint en 1998 par d’autres personnes motivées pour s’intéresser aux “exclus du plan”, à ceux que la carte ne représente pas, cette ville qui existe en dehors du cadastre. Mis en place sous Napoléon comme base d’un système fiscal, le cadastre ne montre que ce qui est construit, immobile. Pourtant, la ville est aussi habitée par des habitants mobiles et en premier lieu les sans-abris. Echelle Inconnue va donc entreprendre divers travaux et expériences artistiques pour redonner la parole à ceux qui ne l’ont pas, afin de réinvestir avec eux l’espace public. Leur ambition est de changer le calque de la ville, le cadastre, par la parole des gens. Ce projet se poursuit encore aujourd’hui en s’intéressant toujours aux sans-abris mais aussi aux gens du voyage, aux travailleurs saisonniers, mobiles…
Leur rencontre avec l’association HALEM, qui plaide pour la reconnaissance d’autres façons d’habiter, va les pousser à penser ces différentes populations non pas distinctement de manière catégorisée mais comme étant tous des habitants de la Ville mobile. Ils rencontrent tous les mêmes difficultés, liées à leur manière d’habiter particulière.
Cet intérêt pour la ville nomade et mobile est inhérente aux travaux d’Echelle Inconnue et va être l’un des socles de nombreux projets. Leur deux derniers nous ont particulièrement intéressés, celui sur la Smala et celui en cours la Makhnovtchina.

 

La Smala

Après Black Block, un travail cartographique dans le Village alternatif, anticapitaliste et antiguerre (Vaaag) pendant le G8 se déroulant à Evian, Echelle Inconnue s’interroge sur les formes antérieures d’urbanités mobiles et combattantes. De 2006 à 2011, Echelle Inconnue s’est intéressé à la Smala de l’émir Abd el-Kader, une ville mobile et planifiée, constituée exclusivement de tentes, qui a permis aux algériens de fuir la répression suite à la colonisation de l’Algérie par la France en 1830 et de continuer la résistance. De 1841 à 1843, cette ville fut la capitale nomade de l’Algérie, avant d’être complètement détruite. Cette ville-capitale mobile d’une nation en guerre, forte de plusieurs dizaines de milliers d’habitants, avait tous les services nécessaires pour son organisation: écoles, bibliothèque, hôpitaux, artisans…

Leur projet s’est intéressé à cette ville sur laquelle il existe très peu de documents. Il sont allés sur les traces d’Abd el-Kader, dans les villes française où il a été emprisonné puis en Algérie. Dans ce projet, ils continuent de questionner la ville qui existe mais qui n’est pas inscrite sur les cartes tout en interrogeant le lien entre lutte et urbanisme, la forme de la ville, la mémoire…

Pour lire ou relire leurs travaux : http://www.journal-smala.org/ et http://www.echelleinconnue.net/smala/projet_smala.pdf

Image Echelle Inconnue

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La Makhnovtchina

Leur projet actuel s’appelle Makhnovtchina (un minimum d’entraînement est nécessaire pour réussir à le dire). Il fait référence à la révolution anarchiste et communiste menée par Makhno en Ukraine. Il fonde l’armée révolutionnaire insurrectionnelle ukrainienne, armée très mobile mélangeant civils et militaires qui a tenu tête au lendemain de la première guerre mondiale jusqu’en 1921 à l’armée blanche tsariste et européenne et à l’armée rouge bolchevique. A la fois armée et ville mobile, la Makhnovtchina avait la particularité d’utiliser des mitrailleuses installées sur des charrettes qui pouvaient être rapidement dissimulés et passer pour des charrette à foin classiques. L’armée sillonnait les villages et les aidait à s’auto-organiser, loin des propriétaires.

Leur projet souhaite faire un lien entre Rouen, la France et l’Est de L’Europe. La révolution Makhnoviste s’est déroulée en Ukraine, mais au vu du climat actuel, ils se sont rabattus sur la Russie et la Moldavie. Pour le coté français, il faut savoir que Nestor Makhno, après la défaite et son exil en France, à travaillé dans l’usine Renault de Boulogne-Billancourt. Ce projet s’intéresse toujours à la ville mobile mais aussi à l’économie informelle, quelque fois mobile, qui s’est développé en Europe de l’Est, qui pourrait être une troisième voie de l’économie ; comme Makhno défendait une voie autre que le capitalisme féodal tsariste et le communisme autoritaire bolchevique, d’auto-organisation et de libre-échange des produits du travail. Leur projet Makhnovtchina est un “atelier d’analyse et de création partagées avec les mobiles et nomades contemporains à l’heure des métropolisations”, époque ou l’on pousse les individus à être de plus en plus mobiles alors qu’ils ne l’ont jamais autant été, sans laisser le temps de prendre du recul vis à vis de toutes les transformations que ça implique. Ce projet poursuit leurs recherches et leurs créations autour des nouveaux nomadismes avec les « nomades » mêmes.

Côté français, leur projet mélange habitat et travailleurs mobiles. Ils souhaitent montrer que les roms, les “travelers”, les travailleurs intérimaires mobiles, les retraités en camping-car vivent des situations similaires mais qu’ils ne se pensent pas comme un groupe. C’est une autre ville, légère, mobile et non planifiée.

Pour une meilleure compréhension lire : Pourquoi Makhnovtchina ? Encore. « Le royaume sur roue »

Image Echelle Inconnue

 

Echelle inconnue, le numérique et le hacking

En 2001, après les attentats du 11 septembre, les nouvelles lois “anti-terrorisme” vont bloquer de nombreux projets d’interventions sur l’espace public. De nombreuses actions auparavant tolérées vont devoir être abandonnées. Echelle Inconnue va donc tenter d’investir l’espace public d’une manière détournée, par le numérique.

Ce changement de méthode s’inspire beaucoup autant des situationnistes que de l’esprit du hacking qui, dans la sphère numérique, désigne le fait de détourner un objet de sa fonction première pour lui en attribuer une autre. Ils s’intéressent à la manière dont les objets fonctionnent mais aussi comment la ville fonctionne afin d’en détourner l’objet en fonction des besoins d’usage.
Cet intérêt pour le numérique se manifeste aussi autour de la cartographie. Ils ont pu réaliser une carte contributive de la vidéo-surveillance, ou encore une carte d’un quartier vue par leurs enfants. En 2015, ils ont créé le projet Nigloblaster à Dieppe, un dispositif de diffusion vidéo et d’un système numérique GPS montés sur un vélo révélant ce que les cartes taisent :  la ville mobile ou nomade. Le principe est de diffuser dans l’espace urbain textes, chansons, témoignages et entretiens des personnes rencontrées et connaisseuses de cette ville invisible, méconnue et peut-être tue qu’est « Dieppe mobile ». Le dispositif est accompagné d’un système GPS permettant de localiser les sons et de dessiner un parcours.

Image Echelle Inconnue

Cet esprit du hacking marque toutes leurs actions. Par exemple, concernant l’occupation de lieux, une brèche dans la loi permettant l’obtention d’un permis précaire autorisant l’occupation d’un terrain avec 9 conditions dont celle d’être soumise par une structure culturelle. Ils vont ainsi tenter d’utiliser cette brèche pour faire des films avec des habitants des bidonvilles, de transformer les cabanes en studio de réalisation à l’image de la Cinecittà en Italie. “En somme, puisqu’on ne déménage pas d’un bidonville, faisons de celui-ci une issue plus qu’une impasse ou une halte dans le nomadisme imposé par l’administration”. “Le permis à titre précaire” est un permis de construire qui permet de déroger sous conditions à un certain nombre de règles d’urbanisme, entre autres les contraignantes règles de raccordement et d’assainissement. Il est utilisé par les grandes entreprises de BTP pour un usage temporaire et exceptionnel convenu à l’avance avec le propriétaire et la mairie. Echelle Inconnue parle d’un “cadre normatif hors norme”. Ils ont donc fait la demande de création d‘un studio de cinéma dans un bidonville avec loges, fabrique de décors, studio de montage… Mais aucune commune n’a accédé à leur requête.

 

Le Doctorat Sauvage En Architecture

Le DSEA a été créé en 2010 en réaction à l’application de la la réforme LMD (Licence-Master-Doctorat) aux Ecoles d’Archiecture. Auparavant, aucun doctorat n’existait dans les écoles d’architectures. Ce doctorat sauvage fut créé comme un pied-de-nez à la réforme, dans l’idée de produire des réflexions sur la ville de manière très largement pluridisciplinaire, ouverte au public et hors des universités. Le but est de combler le fossé entre le “sachant” (“expert”, conférencier) et le “non-sachant”, non spécialiste de l’organisation de l’espace. Ils tentent avec le DSEA de faire parler sur des sujets ceux qui n’en ont pas l’habitude mais qui ont pourtant du savoir à partager. Comme Socrate qui avait pour seule certitude qu’il ne savait rien,  le doctorant sauvage commence par avouer son ignorance devant la complexité de la ville et la difficulté à l’appréhender. Il s’agit ensuite de réexplorer et de construire de nouvelles représentations de notre espace vécu au quotidien, tous ensemble, dans la diversité de nos conditions. Ce doctorat prend la forme d’un cycle de conférences, non pas à destination des seuls étudiants mais ouvert à tous. Il s’inspire de la figure de “l’intellectuel organique”, définie par Antonio Gramsci, référence de l’éducation populaire : chaque classe sociale ferait naturellement émerger des intellectuels à-même de prendre du recul sur leur condition et d’exprimer l’expérience vécue des gens de façon plus théorique et globalisante. Il est nécessaire de créer des espaces pour que ces intellectuels puissent émerger et venir en aide aux dominés et ne pas laisser les différents pans de l’organisation de la société aux seuls spécialistes, susceptibles de suivre des logiques technicistes oublieuses du peuple. C’est un savoir qui se réapproprie et se diffuse complètement pour le bas à partir du bas.

Image Echelle Inconnue

Image Echelle Inconnue

 

Un fonctionnement à la dérive

Leurs projets fonctionnent beaucoup au fil des envies, des évolutions de leurs idées, comme ils le disent, à la dérive. Ils ne sont pas fixes. Ils passent d’une idée à l’autre et s’arrêtent quand ils pointent un objet qui les intéresse plus que les autres. Ils fonctionnent de manière non pas linéaire mais en rhizome, chaque axe se développe indépendamment et de façon non hiérarchisée et en même temps peut affecter les autres sujets d’étude d’Echelle inconnue. A première vue, cela peut sembler brouillon mais chacun de leur projet garde une cohérence et un lien aux centres d’intérêt d’Echelle inconnue : la mobilité, ce qui est hors du cadastre, l’invisible, l’informel, le hacking…
Leur travail est très politique, triturant la ville et ceux qui la font contre leurs habitants. Leurs références sont Guy Debord et les situationnistes, les constructivistes et futuristes russes tels que Maïakovski, la pensée de George Bataille, les surréalistes…
Leur ambition est toujours de parler au plus grand nombre, de pointer et outiller les problèmes de ceux qui, victimes d’une ville productrice d’inégalités, n’ont pas assez de voix ou de moyens pour se faire entendre. Afin de travailler avec tous les publics, quelque soit leur langue, ils travaillent de plus en plus avec l’objet cinématographique. Ils montent d’ailleurs en ce moment un camion cinéma pour diffuser les films là où ils ont été filmés mais aussi pour les diffuser partout où c’est possible. Ils s’inspirent du cinéma forain du début du XXème siècle, prémisses du cinéma, mais aussi du cinéma itinérant de Medvedkine et son ciné-train qui réalisait des films avec les gens, dans leur quotidien.

 

Un parti pris Rock’n roll

Sans vivre de rente ou sous l’aile de puissants mécènes, difficile de conjuguer liberté de recherche et viabilité économique. Echelle inconnue a fait le choix de vivre principalement de subventions. Proposant de multiples interventions sur Rouen et la région, ils sont connus et reconnus des différentes institutions publiques, qui, sans chercher à comprendre la globalité de leur pensée, leur font confiance.
Dans la lignée de quelques précurseurs, Stany fait partie de la 1ère vague d’architectes ayant envie de travailler autrement, avec notamment Le Bruit du frigo, Pixel 13 et Robins des viles, en se plaçant au niveau des habitants et proposant une production de la ville les associant et un autre rôle de l’architecte. Echelle Inconnue ne réfute pas cette filiation et les similitudes avec d’autres collectifs mais marquent une différence importante. Ils se définissent comme un groupe et non comme un collectif. Ils utilisent l’image du groupe de rock pour l’expliquer. Chacun joue d’un instrument différent avec sa partition et cela produit une harmonie. Ils sont tous responsables des activités et du rendu. Ils se sont réunis pour l’objet, à savoir observer, analyser et agir sur ce qui n’apparaît pas dans le cadastre, et non par affinités comme les collectifs, bande d’amis d’abord qui chercherait ensuite à construire l’objet et les valeurs de leur travail. Dans leur groupe, l’informel et l’affinitaire prennent une part très importante et beaucoup de projets s’élaborent au bar, leur deuxième bureau, accompagnés de pintes de bières.
Leur fonctionnement est ouvert, ils s’associent avec d’autres personnes ou groupes en fonction des projets. Pour eux, chaque situation permet de créer un “nous provisoire”, une pratique qu’ils disent liées aux mouvement autonomes.

Image Echelle Inconnue

Image Echelle Inconnue

 

Long terme

Pour Echelle inconnue la réussite de leurs projets tient aussi dans le fait qu’ils s’inscrivent dans le temps long. Ceux-ci durent en général 4-5 ans. Les demandes de subvention qu’ils déposent dans cette période sont émises à différentes titres mais concernent toujours un axe de recherche ou d’action de leurs projets. Et tant qu’ils jugent que le tour de la question n’est pas terminé, ils continuent.

Faire et défaire, c’est toujours travailler.Echelle inconnue revendique la nécessité de l’échec, de l’expérimentation, de la dérive. Pour eux ce qui compte le plus n’est pas le résultat mais le processus. C’est le processus qui, par la méthode, la posture et l’intention, établit des liens nouveaux, des angles différents et permet de renverser les points de vue et de créer de nouveaux possibles. Ils expliquent aussi leur longévité par le fait que, pour le groupe, ce qui importe en premier lieu n’est pas de faire des choses ensemble mais de porter des buts communs. Ils revendiquent la fabrication d’objets qui appartiennent à tous, sans attacher de l’importance à qui a produit quoi. On notera tout de même que l’influence importante de Stany, chanteur du groupe, apparaît clairement dans la structuration de la pensée du groupe.

 

le local d'Echelle Inconnue à Rouen

le local d’Echelle Inconnue à Rouen

 

Ce groupe ne se considère pas comme interdisciplinaire mais indiscipliné. Leur pratique est très artistique mais ils refusent d’être qualifiés d’artistes, gênés par la symbolique et la sacralisation que le terme évoque, comme ils n’aiment pas celui d’architecte. Ils auraient l’impression d’être dans une position de domination, comme s’ils étaient les sachants.
Ils sont donc à la fois un laboratoire, une maison d’édition, un espace numérique, une maison de production de films ou d’architecture, une diversité de moyens pour ne pas penser la ville de manière architecturale. Il n’est pas toujours facile, vu de l’extérieur, de suivre le fil de leurs pensées mais on retrouve toujours la même trame qui nous donne toujours autant envie de lire et relire leur travaux et de s’en inspirer.

roue


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