Le Carnaval de la Plaine et Noailles à Marseille, un défi aux aménageurs de tout poil

Depuis maintenant 16 ans, Marseille connaît une grande agitation au milieu du mois de mars. A deux pas du Vieux-port, les quartiers de la Plaine et de Noailles font leur Carnaval. Celui-ci à la grande particularité d’être indépendant et autonome. Nous publions ici un article de Ben Kerste rédigé à la suite du Carnaval de 2015. Ce Carnaval contient toujours une note de contestation face aux projets immobiliers et d’urbanisme de la Ville ou de la Métropole. Encore une fois, en 2016, le Caramantran et son procès ne seront pas doux avec les aménageurs marseillais… affaire à suivre.

Le carnaval indépendant de Marseille, annoncera t-il le Printemps ? Quelle place pour l’auto-organisation et le dissensus culturel dans une ville qui se veut capitale ? par Ben Kerste

    Le besoin des sociétés humaines de marquer les moments cruciaux et dangereux la naissance, les changements d’âges de la vie, d’année – existe presque dans toutes les cultures depuis la nuit des temps. En instaurant des rites de passage, ils aident à surmonter le danger et à canaliser l’énergie vitale de l’individu et du groupe pour la réintégrer, par la suite, dans l’ordre global. (cf. Van Genepp 1909, Turner 1971) Dans ce sens, ces rites accomplissent des fonctions primordiales pour ces cultures et sociétés. Le carnaval traditionnel fait partie de ces rites de passage, mais il est plus que ça.

Le Carnaval traditionnel est un moment de rupture avec l’ordinaire. Il bouscule l’ordre. Il met en question ou même il inverse les normes de la société et les hiérarchies politiques établies. Les carnavaliers, en distance temporaire avec l’ordre établi, dans une perception décalée et enrichissante, amènent du changement par l’imagination et la création. Celui-ci n’est pas d’un caractère révolutionnaire, selon Bakthine (2001). En échappant aux confrontations directes entre des opposés trop distincts, l’esprit carnavalesque se nourrit plutôt par l’ambigüité et par l’utopisme. Dans ce sens, il est enrichissant et régulateur pour la société, il est son miroir et loccasion dun recul sur ses valeurs1. Comme fête « que le peuple se donne à lui même »2, il incarne le potentiel d’être, moment, moyen et outil de la dénonciation et de la résistance contrent toute forme de domination, d’exploitation et d’uniformisation.

On pourrait qualifier le Carnaval de la Plaine et de Noailles (C.P.N.) comme de « carnaval traditionnel ré-inventé ». En 2000, au sein de la dynamique de La Plaine sans frontières « qui invitait systématiquement à occuper La Plaine, repas de quartier, sardinade du 14 juillet, fête du quartier, l’idée de créer un carnaval s’est imposée d’elle-même », se rappelle Alèssi Dell’ Umbria (2014). Inspiré notamment, mais pas exclusivement par le carnaval de Murs, plutôt classique, et celui de Saint-Roch à Nice, plus lié aux enjeux urbains, le C.P.N. forme un amalgame de celles-ci en liant des aspects divers à la fois festive, identitaire et politique. En ne demandant ni subvention, ni autorisation, il se base sur un fondement politique. Quand en 2002 le projet de réaménagement urbain de la place Jean Jaurès (La Plaine) a pris forme, il s’y ajoutait une dimension politique plus concrète, celle de la dénonciation explicite. Le Caramantran, qui symbolise le mal de l’année, est mise en procès pour ensuite, condamné sous les cris d’une foule enthousiaste, finir en flamme. De cette manière, des enjeux divers de la ville comme « l’expulsion des pauvres », « Sarkozy », « l’Euroméditerrannée », « la vidéosurveillance », « MP2013 » ou encore « Marseille 5* » ont été incarnés par le Caramantran ces dernières années.

L’organisation du carnaval, qui se fait dans l’anonymat, est représentative de la manière dont beaucoup des projets artistiques et culturels, sociales et militants se font à Marseille : par réseau, par connaissance interindividuelle, par le bouche à l’oreille, avec les moyens de bord, dans une précarité financière plus ou moins accentuée. On y trouve un drôle de mélange entre accessibilité et fermeture, coopération et conflictualité, visibilité et opacité, entre une spontanéité créative et une rigidité des habitudes et des valeurs. Malgré une organisation qui se fait souvent à la dernière minute, malgré une communication généralement peu visible à ceux qui ne font pas partie de réseaux associés, ils se trouvent chaque année, depuis sa création, plusieurs centaines des carnavaliers pour fêter collectivement l’arrivée du printemps et la condamnation du Caramantran. Le noyau dur des organisateurs ne sait pas toujours d’où ils viennent, ces gens. En même temps, on se croise plus ou moins régulièrement, on se connait et on partage le sentiment d’une appartenance aux mêmes quartiers et d’une défense des valeurs comme la solidarité, la coopération et la conception active de la vie urbaine.

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    En 2013, Marseille-Provence a été désigné Capitale européenne de la Culture. Dans des réseaux associatifs et militants marseillais, cet événement majeur a vite été identifié, par une majorité des personnes, comme un parachute culturel qui, loin d’être intéressé aux richesses locales de la ville, servait plutôt à la domestiquer, à la rendre plus attractive aux yeux des investisseurs privés, des cadres et des touristes. En conséquence, le Caramantran, cette année-là, représentait la trinité « spéculation immobilière – MP2013 – flic ». « L’accusé a trois têtes », crie le ministère public pendant le procès. « La première, c’est le capital, la spéculation qui est en train de détruire notre ville comme à la Rue de la République (…) Le second accusé représente la face souriante, c’est celle qui est la plus vicieuse, j’ai nommé « Marseille-Provence 2013, Capitale de la Culture (…). La troisième tête, vous la connaissez également, c’est la vidéosurveillance ».

Depuis le départ du cortège à 14h sur la Plaine, une vingtaine d’agents de la BAC [Brigade Anti- Criminalité] s’est mêlée à la foule. En plus, une trentaine de CRS suivaient le défilé et, de plus en plus nombreux pendant la soirée, entouraient les carnavaliers jusqu’à ce que le feu s’éteigne. Même s’il n’y a pas eu d’affrontements entre la police et les carnavaliers, l’ambiance a été très tendue et provocante (cf. Beschon 2014). Encore l’année suivante, des entretiens aléatoires au sein des carnavaliers révélaient un sentiment de restriction et de menace vis-à-vis cette présence policière. Et sur une affiche collée aux murs du quartier quelques semaines après l’incident,on a pu lire qu’ils « ont pourri l’ambiance. Leur ‘Capital de la Culture’ marche main dans la main avec le délire sécuritaire, alors que notre Carnaval indépendant véhicule bien plus des cultures partagées que tous les produits estampillés MP2013 qu’ils veulent nous faire avaler, à nos frais. Fier d’avoir mené jusqu’au bout cette fête populaire. Vive le Carnaval 2014 ! ».

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Comment peut-on expliquer une telle présence policière, inédite dans l’histoire du carnaval ? Il y a une série d’incidents qui, selon mon interprétation, a associé, dans la perception de la police, le carnaval avec des acteurs du milieu anarchiste et autonome. Le 16 juin 2012, un charivari a lieu dans les quartiers de la Plaine et de Noailles. Organisé par des gens associés aux squats politisés et aux collectifs anarchistes, la cible de la critique de ce charivari constituait les caméras de vidéosurveillance qui venaient d’être installées dans ces quartiers. Une foule de 80 personnes environ, déguisée et joyeuse, défilait sur la Plaine et à Noailles pour couvrir, sous l’applaudissement et des cris, diverses caméras avec des objets en papier mâché. Plus tard cette soirée, deux caméras finissent brûlées et arrachées par terre. Et la veille du carnaval 2013, la manifestation « Contre la Traque des Pauvres »3 traverse le centre-ville de Marseille. Composée (exclusivement) par des militants du milieu autonome et associatif de la classe moyenne, en partie cagoulés et avec des pièces d’artifices, cette manifestation a été dispersée violemment par la police sous le tunnel du Boulevard National.

Si ces rivalités entre la police et des milieux autonomes et anarchistes donnent un élément d’explication de l’intervention policière, elles sont loin d’être suffisantes et satisfaisantes pour éclairer l’ensemble des facteurs qui entrent en jeu. Une comparaison du carnaval indépendant avec le carnaval officiel de la ville ouvre d’autres voies de réflexion. Après de petits défilés organisés par des maires de secteur, « nombreuses compagnies sont programmées » sur le Vieux Port et « serviront (à) une mise en scène délirante et joueront les extravagances devenues norme, pour un jour »4. ‘Programmées’, ‘servir’, ‘mise en scène’, ‘extravagances’, ‘pour un jour’. Si le carnaval indépendant se caractérise par une foule en mouvement, majoritairement déguisée, enfarinée et bourrée, qui prend en charge la sécurité collectivement [il n’y avait jamais d’accidents], le carnaval officiel, par une division nette entre acteur et spectateur, organisateur et consommateur, représente un nouvel urbanisme festif entre mise en scène identitaire, enchantement collectif et contrôle d’un espace public propre et rangé : « À coups de festivals, de fêtes de quartier livrées clé en main, d’animations et de performances diverses auxquelles les gens sont conviés à assister, les autorités prennent possession de la rue, de la place : que l’espace public ne puisse jamais devenir un espace commun, mais qu’il soit simplement, à date et à heure fixes, occupé par une foule de spectateurs dûment encadrés. Les carnavals indépendants sont nés de la frustration éprouvée face à cela. » (Dell’Umbria 2014)

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Il ne s’agit ici ni de mettre en question l’existence du premier, ni d’idéaliser le caractère du deuxième. Ce texte a plutôt comme ambition de comprendre et de saisir les logiques différentes qui animent les deux pour les situer dans des contextes plus larges. Le carnaval officiel a été mise en place à la fin des années ’80 lorsque la mairie de Vigouroux a doublé son budget culturel, « choix stratégique de la dernière chance dans une ville qui touche le fond de la désindustrialisation » (Péraldi et Samsons 2004 : 222). Cela marque une transition de la politique culturelle marseillaise. Selon le sociologue Gilles Suzanne, avant, la politique culturelle était caractérisée par des oppositions entre un Marseille élitiste et conservateur qui se sert « de la grande culture pour tous et celle plus empreinte de réalisme critique d’un Marseille des cultures populaires et métissées » (Suzanne 2007: 155). Face aux nouvelles images d’une ville raciste et violente dans les années ’80 et grâce aux effets de la Movida Marseillais à partir des années ’90, la municipalité sous Gaudin s’est servie enfin des grands événements5 culturels et sportifs « pour faire main basse sur l’argument cosmopolite et reprendre le leadership dans la production du discours légitime sur Marseille. (ibid. : 161).

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L’alignement de la politique culturelle continue de changer encore au cours des années 2000. Dans le contexte d’Euroméditerranée et de la mise en concurrence des villes, le rayonnement et l’image de Marseille à l’échelle nationale et internationale deviennent des enjeux de plus en plus centraux au sein des politiques urbaines. A Marseille comme ailleurs, la politique culturelle s’intègre de plus en plus dans le modèle anglo-saxon d’un cultural planning, lié à une notion générale de développement urbain et économique (cf. Ambrosino et Guillon 2012). La candidature pour l’Americas Cup en 2004, la candidature, la préparation et le déroulement de la Capitale européenne de la Culture 2013, la biennale de Cirque en 2015, l’Euro 2016 et enfin la Capitale européenne de Sport 2017, ces événements suivent tous une même logique : « Après le titre de Capitale de la Culture en 2013, la Ville de Marseille est à nouveau récompensée au niveau européen. Cette nouvelle marque de confiance témoigne de l’attractivité et du rayonnement international de la deuxième ville de France, métropole dynamique, en pleine mutation. Marseille s’impose comme une capitale euroméditerranéenne de premier plan. »6. Cela nous invite à s’interroger sur ce qu’on entend par « marque de confiance ».

La ville de Marseille a créé en 2011 une nouvelle direction, Marseille Attractive7, qui dirige des services municipaux divers autour de l’emploi et la recherche, l’urbanisme et le tourisme. L’objectif principal consiste de « convaincre décideurs économiques et investisseurs qu’ils font le bon choix en optant pour Marseille. Une métropole riche d’avenir qui réunit toutes les promesses d’une implantation réussie et offre une qualité de vie incomparable à leurs cadres et salariés. »8. Basée sur une approche de ‘city branding’, Marseille Attractive s’appuie sur la conception d’une « marque comme support d’une stratégie d’attractivité (…, ce qui) matérialise l’engagement commun des acteurs du territoire marseillais réunis sous une même bannière. Et cette union est un facteur de confiance pour l’investisseur (afin de montrer …) la dynamique du territoire et la fiabilité de sa gouvernance » (ibid. : p.59). Ça implique de « parler ‘d’une seule voix’ » (ibid. : p.55), de mettre en avant des atouts de la ville sur des axes et des périmètres identifiés comme emblématiques et stratégiques. Dans cette idéologie, des projets culturels et artistiques sont intégrés dans l’objectif de faire venir, dans un premier temps, des touristes (« Marseille, ville de destination ») ainsi que des artistes et des étudiants (« Marseille, ville de la connaissance et de la créativité »), dans un deuxième temps des investissements et des cadres. « On sait bien que quand une entreprise internationale réfléchit à s’implanter, elle ne regarde pas uniquement le prix du terrain, le prix des bâtiments, mais elle regarde aussi l’environnement, l’environnement médical, l’environnement culturel pour ses salariés. Et puis l’environnement sportif aussi, c’est pour ça qu’on est candidat pour la capitale européenne du sport »9. Cela a des effets immédiats sur la politique culturelle de la ville. Comme le confirme Sébastien Cavalier, directeur de L’Action Culturelle à la municipalité, « la politique culturelle répond à des enjeux qui sont vraiment des enjeux de l’agglomération, des enjeux qui sont de contribuer à positionner [Marseille] comme une des grandes métropoles européennes. (…) C’est un contexte de stagnation, voire de baisse des financements publics. Donc, il faut qu’on trouve des raisons fortes d’allouer de l’argent à la culture plutôt qu’à d’autres secteurs. (…) Nous aujourd’hui, on a besoin de quoi ? On a besoin d’une visibilité à l’international. Donc il va nous falloir un ou deux événements qui ont une vraie lisibilité à l’international. (…) Donc à Marseille, ville de la connaissance et de la créativité, nous, ce qu’on peut faire, c’est de développer une telle dimension ‘Créativité’. Puis Marseille, ville de positionnement avec le tourisme, c’est pour ça qu’on a fait autant des efforts sur nos musées, etc. En gros, il faut que tout le monde aille dans le même sens quoi !»10.

Sous des partenariats publics-privé, des parties importantes des financements publics sont dédiées à des projets qui s’intègrent dans la stratégie de faire rayonner, de séduire, de convaincre. Ce qui compte, tout d’abord, ce sont des grands gestes. Dans le langage de ‘city branding’, cela se traduit dans l’objectif de « la montée en gamme de l’offre territoriale (…) avec le souhait de visibilité, de lisibilité accrue dans le radar des grands investisseurs internationaux »11. Au niveau des projets urbains, la Villa Méditerranée, le Stade Vélodrome ou les Terrasses de Port témoignent cette politique et les couts pour le contribuable12. A l’inverse, les domaines de la culture et du social, caractérisés à Marseille par une multitude d’associations et donc par des projets à petite échelle qui sont peu visibles et dominés par le hasard, la spontanéité ou même l’auto-gestion, voient leur subvention en baisse13.

    L’édition 2014 du Carnaval a défilé sous le thème « Marseille Cinq Étoiles » pour rentre hommage à l’hôtel Dieu derrière la mairie et le projet (encore) en cours d’un hôtel quatre étoiles dans l’Ilôt Feuillants à Noailles, quartier populaire et délaissé par les services publics au centre-ville. Après une journée paisible, festive et joyeuse, avec une présence concevable de la police, celle-ci s’est accrue dans la soirée et a encadré, dans la foulée du procès, des pompiers qui venaient éteindre le feu. Les carnavaliers s’y sont opposés : « Des gens s’accrochent au tuyau des pompiers, le ton monte, les matraques tapent d’un côté, le tuyau se fait percer de l’autre, les gaz lacrymogène sont sortis. Tout le monde est servi, les gens aveuglés par les gaz autour du feu tentent de sortir, une fillette hurle, brûlée par les gaz. De l’autre côté une personne se fait arrêter et embarquer par la police suite à cette confrontation. »14. La colère d’une partie des carnavaliers se décharge malencontreusement devant le Commissariat de Noailles. Des poubelles brûlent, des canettes volent. 5 personnes de plus sont arrêtées. La plupart d’entre eux passe en comparution immédiate avec des peines de 6 mois de sursis à 2 mois fermes. Le lendemain, « La Provence » et d’autres médias réduisent et dénoncent le carnaval comme trouble public, acte de dégradation et rébellion vide de sens. La police, une semaine avant les élections municipales, est présentée comme le garant de l’ordre public.

© Stéphanos Mangriotis

© Stéphanos Mangriotis

 
La ville de Marseille vient de sortir de l’année capitale 2013, célébrée par des décideurs locaux comme une « fête populaire » qui aurait permis à la population locale de devenir acteur à part entière de leur ville. Un des constats largement partagés au sein des autorités consiste à dire que les grands événements pendant l’année 2013 ainsi que les projets de réaménagement urbain « ont permis aux habitants de se réapproprier l’espace public et de voir leur ville s’animer dans une ambiance apaisée et chaleureuse. »15. En 2014, la ville a même obtenue un prix international qui « vise à reconnaître et encourager les projets de récupération et de défense de l’espace public »16. Sur ce fond, il est surprenant de voir que la répression policière d’une (vraie) réappropriation de l’espace public par une partie de la population ne provoque aucun débat politique et citoyen. Est-ce que la politique de ‘parler d’une seule voix’ et de montrer à l’échelle internationale la ‘fiabilité de sa gouvernance’ est à l’origine d’une telle absence ? Autrement dit, quel place y a-t-il pour ceux qui ne se contentent pas d’assister à des événements organisés, orchestrés et encadrés par des autorités tout en partageant la vision de Henri Lefèbvre qui conçoit la ville comme « lieu du désir, déséquilibre permanent, siège de la dissolution des normalités et contraintes, moment de ludique et de l’imprévisible » ? (Lefèbvre 2009 : 77)

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Dans ce sens, Marseille est, au-delà de ses côtés pittoresques et cosmopolites, une ville dure, nerveuse et difficile à vivre. Si sa pauvreté, ses cités enclavées, ses conflits sociaux et ethniques sont à la fois à l’origine de ses problèmes, ils peuvent également devenir ressources et objets des initiatives artistiques et culturelles afin de créer de nouvelles pistes de réflexion, de mettre en lien des acteurs et des groupes décloisonnés, de jeter de nouveaux regards sur la ville et de trouver de nouvelles réponses à ses problèmes. Dans ce sens, le dérangement, la rupture avec des habitudes, le hasard, l’expression de tout ce qui ne va pas sont des caractéristiques souhaitables et enrichissantes. Par contre, des projets artistiques et culturels qui ont portés une dimension critique et politique pendant l’année 2013, comme Canebière détournée, La Revolution Urbaine ou Ici-Même, se caractérisaient [sans juger leur qualité artistique] d’une mise à distance historique et spatiale de leur contenue politique, d’une absence de tout potentiel de dérangement, de débat, de dissension. Et à l’envers, quand les occupants du squat Le Tableau Noir17 montraient pendant l’ouverture de l’année capitale une banderole avec leur vision propre de cet événement, les plombiers ont été très vifs à l’enlever le lendemain matin.

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Par ironie du calendrier, une semaine après l’intervention policière sur la Plaine, l’exposition « Le Monde à l’Envers » est inaugurée au MuCEM, nouveau lieu phare et « objet monde »18 de la ville. La commissaire Mme Mallé définit comme but de cette exposition, dans l’idée d’un « musée de société », de questionner ce que le carnaval « nous dit des sociétés contemporaines »19. Pour résumer mes observations, l’incident de la Plaine ne nous apprend pas seulement, comme à Montpellier et à Nice20, que les autorités ont peur des gens qui se rassemblent et qui s’auto-organisent, mais met également en lumière la peur des débats, des frottements, des enjeux qui, sur le plan spatial et temporaire, sont immédiats et à chaud. Et même quand une petite partie des carnavaliers, à l’occasion de l’inauguration de l’exposition, identifie et dénonce le monde à l’envers en s’interrogeant sur le fait d’un « carnaval au musée, mais pas dans la rue ?»21, le débat ne se fait toujours pas. Confronté avec ce constat, les trois commissaires de l’exposition signalent l’indépendance du musée pas seulement par rapport à l’intervention policière [ce qui est évident], mais également par rapport à la ville de Marseille : « Le MuCEM n’est pas lié à la ville de Marseille, c’est un musée de l’état qui se trouve à Marseille ». Dans ce sens, des phénomènes en Syrie intéressent autant que des phénomènes à Marseille. Sa localisation n’implique aucune responsabilité vis-à-vis Marseille. Et de toute façon, le droit de réserve ne permet pas aux fonctionnaires de s’exprimer sur des faits politiques. Par conséquent, « le MuCEM ne peut pas se situer officiellement là-dessus. Et même un texte neutre serait mal interprêté par notre cotutelle, par le ministère de la Culture, le gouvernement, la ville de Marseille »22 . Voilà l’art apolitique d’un musée de société de se retirer de l’affaire et d’ignorer ses implications dans des politiques de promotion urbaine et d’une gentrification planifiée sur le périmètre de front de mer.

 

    Après, l’entretien avec un des commissaires, Frédéric Mougenot, a révélé des réflexions très intéressantes sur les carnavals. A titre personnel, il exprime son intérêt au fait que « les autorités n’aiment pas beaucoup cette ‘subversion’, ce franc-parler. J’ai trouvé ça tristement intéressant. C’est le rôle du Carnaval aussi, de déranger les autoritaires. Donc, il faut s’attendre que ça dérange, c’est pour ça qu’ils le font. (…) En fin du compte, c’était une preuve de la réussite de ce rôle de contestation que de se faire réprimer par la police ». Ensuite, sa perspective historique l’amène à s’interroger sur le rayon d’action de la contestation carnavalesque : « Ça se voit dans le théâtre antique, qui est très lié au culte de Dionysos, la comédie du 5e siècle, c’est de la comédie politique où les personnages mise en scène par des auteurs comiques (Aristophane) sont des grands hommes politiques (Périclès). Et ça, c’est toléré parce que c’est dans ce cadre du théâtre. C’est un cadre très limité, organisé par les autorités où on a le droit de dire ce qu’on veut et on en sort à la fois lavé de toutes ses pulsions, ses colères, son agressivité, on a bien rigolé et on peut reprendre le cours de la vie policée bien organisée. Et ça se voit aussi dans toutes les fêtes des fous médiévales, tout ça, c’est un peu la même chose que le carnaval. La question je me pose c’est est-ce que ça a un impact sur la politique officielle après. (…) Mais est-ce que ce n’est pas juste pour dire « c’est bon, on a râlé et après, qu’est-ce que ça change ? (…) Est-ce que c’est pas juste une concession qu’on fait pour dire ‘allez y, critiquez, on le prendra pas mal et on vous ne tapera pas dessus en retour.’ ? (…). Le rôle du carnaval, c’est ça, c’est autorisé, mais temporairement et à un endroit précis, encadré, et c’est aussi une part d’illusion, d’autosatisfaction de ceux qui font la contestation de se dire ‘voilà, on a parlé, on a dit ce qu’on avait à dire’ et ça les calme temporairement, que temporairement évidement, parce que ça ne résout rien s’il y a pas des réactions derrière. ».

L’exemple de l’année 2014 donne certaines réponses à des questionnements et des estimations de F. Mougenot. Quels liens a-t-il entre la contestation carnavalesque et des engagements qui sont portés dans la vie quotidienne ? Le slogan des acteurs autonomes au sein du carnaval consistait justement de dire « carnaval n’est pas fini » et d’exiger un « carnaval tous les jours ». Cette position se nourrit par l’espoir que le carnaval transgresse son cadre temporaire limité et s’intègre dans une perspective militante de bouleversement sociétal. Sauf que, la plupart des carnavaliers, ne partage pas cette vision. En l’occurrence dans une assemblée suite au carnaval 2014, une femme l’exprime ainsi : « L’un des reproches qu’on nous fait justement, c’est que nous ne sommes pas dans une manifestation qui a du sens, du culturel, mais nous sommes un ramassis de fracas qui foutons le bordel. Hors, ce Carnaval a un sens, a une symbolique, il a une date précise dans l’année. (…) Il n’est pas question d’organiser quatre Carnavals qui se suivent ou alors, ça sera trop facile pour eux en face de dire ‘vous voyez bien, ces gens là font n’importe quoi’. ». Dans ce sens, le carnaval trouve sa légitimité et son identité dans des fondements culturels et pas militants. Un entretien avec un membre du noyau dur des organisateurs23 affirme cela. Son caractère contestataire, selon lui, se nourrit par le simple fait d’exister dans et d’investir l’espace public. « On refait un peu la ville comme on aimerait la vivre ». Après, « ça reste un carnaval. Donc, ça a pas vocation à s’inscrire dans une démarche militante, du tout. ».

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Si on regarde le parcours du défilé en 2014, le même comme chaque année – La Plaine → rue d’Aubagne → marché de capucins → rue des 3 Mages → La Plaine – on ne peut pas seulement mettre en question son caractère d’imprévisibilité, on se rend également compte que le thème, Marseille 5 étoiles, n’y est pas présent. Un simple ajustement de la route de 100 mètres aurait permis d’intégrer l’Ilôt Feuillants dans le parcours et des prises de parole et des témoignages auraient même pu donner corps et contenu au thème du Caramantran. Cette absence est significative à la fois pour le caractère non militant du carnaval, à la fois, plus généralement, pour la difficulté ou même la non-volonté dans les réseaux qui le constituent de se fédérer, à long terme, autour des causes communes. Si, en 2012 et 2013, plusieurs petits groupes se sont tournés et interrogés d’une manière plus ou moins intense et ambitieux sur ce projet stratégique de reconquête urbaine, quasiment aucune coopération et fédération n’a eu lieu. Selon un carnavalier, la « force du carnaval, son côté spontané et le fait qu’il n’y ait pas vraiment des têtes qui l’organisent, devient sa faiblesse après, dès qu’il devient nécessaire de se mobiliser collectivement.  ». Les semaines suivant l’édition 2014 ont effectivement affiché l’incapacité collective de dépasser des clivages internes et de mettre en place des actions collectives. Tout de même, la menace de l’extérieur a incité les carnavaliers d’initier un processus de réflexion et de mise en débat sur l’identité et la raison d’être du carnaval. Un des messages clés consiste à condamner, en très grande majorité, toute violence. Lors d’une assemblée du carnaval, un carnavalier attire l’attention sur le fait que « l’affrontement, toute la société le regarde, lui donne un sens et moi, il me semble, que c’est à l’opinion publique, c’est à la société qu’il faut s’adresser. Il faut pas s’adresser à un flic violent, parce que lui, il n’a aucun sens, il est en pleine dérive. (…) balancer une bouteille ou un bout de bois à ce flic (…), ça n’a pas de sens, (…) Mais je pense que l’idée d’être ensemble et de dire ‘qui on est, qu’est-ce qu’on veut faire ensemble’, c’est ça qui est intéressant ».

 « Le 16ème Carnaval de La Plaine et de Noailles sera plus vivant que jamais en 2015 ! »


L’intervention policière a provoqué ainsi ce qu’elle voulait étouffer : la mobilisation collective hors-institutionnelle et (avec ses limites) contestataires. Si une médiatisation du carnaval a été difficile à envisager avant 2014, trop ancrée ici est la méfiance envers les médias établis, les événements suivants ont mis le vent en poupe à ceux qui envisagent de tisser des liens divers avec des sympathisants, des autres carnavals, des médias. Environ 200 personnes des chorales carnavalesques issues des autres endroits de la France ou de l’étranger ont répondu à l’invitation de participer au carnaval cette année, des nouvelles coopérations se sont mis en place entre divers groupes et lieux marseillais et au-delà des ateliers habituels de chant et de construction de masques, les commerçants du quartier seront informés et une « diffusion de flyers sur le marché de la Plaine, en musique, avec le groupe Johnny Marre » (affiche) aura lieu les deux samedis qui le précèdent.

Si on peut mettre en question le rayon d’action politique du carnaval, on ne devrait pas sous-estimer l’effet d’une telle fête qui, dans une société où quasiment toutes les sphères de vies sont commercialisées et professionnalisées, s’organise indépendamment, hors du contrôle des autorités en revendiquant « seulement la liberté de s’exprimer, de s’amuser et d’exister dans l’espace public sans dépenser beaucoup d’argent. Est-ce pour cela qu’il dérange en haut lieu ?? »24.


Le 10. mars 2015

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Bibliographie

– Ambrosino, Charles et Vincent Guillon 2012 : Gouverner, consommer et produire : les trois mondes de la ville créative. Londres, Birmingham, Lyon et Lille. In : Jean-Pierre et Guy Saez (ed.) : Les nouveaux enjeux des politiques culturelles : Dynamiques européennes. Paris : La Découverte.
pp. 95-105.
– Bakhtine, Mikhaïl 2001 : L’œuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen Age et sous la Renaissance. Paris. Gallimard.
– Beschon, Marie 2014 : Le caramentran de Marseille, carnaval et manifestation politique. In : Mallé, M.-P. (ed.) : Le monde à l’envers: carnavals et mascarades d’Europe et de Méditerranée (catalogue du MuCEM). Paris. Flammarion.
– Del’Umbria, Aléssi 2014 : Plus que jamais, Carnaval est une hérésie. Entretien par Iffik Le Guen In : CQFD, N°121. Avril 2014. http://cqfd-journal.org/Plus-que-jamais-Carnaval-est-une

– Gennep, Arnold Van 1909 : Les rites de passage. Paris: Emile Nourry.
Goethe, Johann Wolfgang von, 1862 [1817]. Voyages en Suisse et en Italie. Traduction par Jacques Porchat. Paris.
– Lefebvre, Henri 2009 [1968] : Le droit à la ville. Hess, R., S. Deulceux, G. Weigand (ed.).Paris. Economica-Anthropos.
– Peraldi, Michel et Michel Samson 2006 : Gouverner Marseille: enquête sur les mondes politiques marseillais. Paris: la Découverte.

Suzanne, Gilles 2007 : La controverse du cosmopolitisme marseillais. In : Terrains & travaux, 2007/2 N°13, pp.149-168.
Turner, Victor W. 1971 : Betwixt and between: the liminal period in Rites de passage. Symposium on New Approaches to the Study of Religion : Proceedings of the 1964 Annual Spring Meeting of the American Ethnological Association. pp. 4-20.


Notes de bas de pages

1 cf. Michel Agier, auteur de « Anthropologie du carnaval », dans un entretien sur France Culture le 05/03/2014 : www.franceculture.fr/player/reecouter?play=4806422 [dernier accès : 05/03/2015].

2 « Le carnaval de Rome n’est pas proprement une fête qu’on donne au peuple, mais que le peuple se donne à lui-même. L’État fait peu de préparatifs, peu de dépense ; le cercle des plaisirs se meut de lui-même, et la police le dirige d’une main légère. » (Goethe, 1862 : 458)

3 « A Marseille, plus belle la ville « se rentabilise » et « se sécurise », et ce sont les pauvres qui ramassent comme toujours. La mairie, l’État et leurs amis du patronat organisent la « restructuration » de nos quartiers, en clair leur destruction. Ils construisent une métropole où les liens qu’il nous reste pour survivre par l’entraide et la débrouille sont passés au rouleau compresseur. Ils nous parquent dans des ghettos de plus en plus loin et construisent des quartiers pour riches, des musées et des capitales européennes de la culture, en virant les pauvres de Noailles, la Joliette, la Belle de mai, les Crottes, La Busserine, St Barthélémy… Marseille devient la ville où on ne veut plus nous voir traîner. » – Extrait d’appel du collectif contre la Traque des pauvres à Marseille pour le 16 mars 2013.

4 C’est la fête aux quatre coins de la ville avec le Carnaval !

http://www.marseille.fr/sitevdm/jsp/site/Portal.jsp?document_id=20312&portlet_id=964

5 La coupe du monde en 1998, La Massalia en 1999, La Marsceleste en 2000 puis La Bodega de l’an 2000.

6 Marseille, désignée Capitale Européenne du Sport en 2017. Une première pour la France !“ www.marseille.fr/sitevdm/jsp/site/Portal.jsp?document_id=21582&portlet_id=8 [dernier accès : 10/02/2015].

8 Jean-Claude Gaudin, Édito de « Marseille attractive – Un projet pour une stratégie partenariale ».
http://www.marseille.fr/sitevdm/document?id=16823&id_attribute=48

9 Entretien avec M. Lerda, co-dirécteur de Marseille Attractive, le 02/06/2014.

10 Entretien avec S. Cavalier, directeur de « L’Action Culturelle » de la ville de Marseille, le 28/05/2014.

11Entretien avec E. Semerdjan, directeur « réseaux et partenariats » au sein de Provence Promotion, le 22/05/2014.

12 Par exemple, le stade Vélodrome a été renouvelé pour 270 millions d’euros. Pour le financer, un partenariat public privé a été mis en place avec Arema, une filiale de Bouygues, qui « a pris en charge l’investissement et les travaux. 12 millions par an pendant 30 ans. En échange, Marseille lui versera 12 millions d’euros par ans pendant 30 ans. La ville aura d’ailleurs du mal à rentrer dans ses frais: elle touchera 3 millions d’euros par an de l’Olympique de Marseille. ». Balsan, Dorothée sur BFM Business, publié le 16/10/2014 :
http://bfmbusiness.bfmtv.com/entreprise/le-stade-velodrome-va-couter-cher-a-marseille-840673.html

13 L’exemple le plus flagrant et celle des fêtes populaires à Marseille qui, à partir de 2011, ont vu leurs subventions en baisse radicale (jusqu’au 80 %). cf. Arroussi, Naïma : ‘Les fêtes de quartier qui tombent à l’eau’, MarsActu le 13/06/2011 :www.millebabords.org/spip.php?article25717l

14 Commentaire d’un article de la Provence, accessible sur www.millebabords.org/spip.php?article25717 [accès le 03/03/2015] ; L’auteur de ce texte a réalisé un petit film pour documenter la « Vie et répression d’un fête populaire » : https://www.youtube.com/watch?v=0MfnIBu2XPQ

15 Ce constat a été fait entre autres par Daniel Hermann, ancien Adjoint à la Culture ; François Chougnier, directeur de l’association MP2013 ; ou Laurent Carenzo, conseiller de Jacques Pfister pour MP2013 au sein de la CCIMP.
La citation est déduite d’une étude de l’AgAM sur les effets des grands événements pendant l’année 2013 :

L’AgAM : Marseille Provence 2013 – analyse des grands événements en espace public, juin 2014, p.9.
Parlant pour tout cela est ce petit film,
commandé par la CCIMP : Promenade à travers Marseille Provence Capitale Européenne de la Culture 2013 : www.youtube.com/watch?v=vcuxHsXXsXc [accès le 28/02/15].

16 Marseille remporte le prix du meilleur espace publiceuropéen 2014! : www.marseille.fr/sitevdm/jsp/site/plugins/document/PrintDocument.jsp?document_id=20528 [accès le 05/03/15].

17 Un petit film; réalisé par l’auteur de ce texte, modifié et mit en ligne par les occupants du ‘Tableau Noir’ est accessible sur internet. La fin du film montre la banderole en question.
www.youtube.com/watch?v=Ve7oEnwqVHY [accès le 03/03/2015].

18 « En 1995, j’avais sur mon bureau de 1er Adjoint et de Président d’Euroméditerranée, la maquette de l’Opéra de Sydney. Personne n’est allé à Sydney, mais tout le monde connait son opéra. Je voulais la même chose à Marseille. Il nous fallait un « Objet Monde ». Il a fallu 20 ans pour y arriver. Le MuCEM ». Renaut Muselier est délégué spécial de la ville pour la préparation de MP2013. Discours prononcé lors du conseil municipal du 9 décembre 2013 : www.renaudmuselier.fr/lesite/index.php/parcours [accès le 27/05/2014].

19 Entretien avec M.P. Mallé, commissaire de l’exposition « Le monde à l’envers », 09/04/2014.

21 Un petit film illustre cette manifestation : https://www.youtube.com/watch?v=AJMZbPxzPJU

22 Entretien avec F. Mougenot, commissaire associé de l’exposition « Le monde à l’envers », 10/04/2014.

23 Malgré l’auto-promotion d’une absence des porteurs-paroles, ceux-ci existent et ceux-ci sont nécessaires, comme dans toutes les démarches collectives, pour faire exister le Carnaval.

24 Communiqué de Presse « Le 16ème Carnaval de La Plaine et de Noailles sera plus vivant que jamais en 2015 ! », publié sur le Ravi : http://www.leravi.org/spip.php?article1977 [dernier accès 03/03/2015].

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