Horizome, pour de nouveaux horizons dans les quartiers populaires

Dans le quartier de grands ensembles de Hautepierre à Strasbourg, l’association Horizome expérimente d’autres possibles avec des habitants, par un mélange d’art, de sciences sociales et d’urbanisme.

 

Le quartier de Hautepierre est implanté à l’ouest de la ville de Strasbourg, construit entre 1969 et 1984. Comptant plus de 15 000 habitants, il est aujourd’hui le plus grand quartier d’habitat social de l’agglomération strasbourgeoise. Il a été dessiné par l’architecte Pierre Vivien avec la volonté de rompre avec les constructions linéaires des deux décennies précédentes. Le quartier se dessine comme un nid d’abeilles par la combinaison de 8 mailles (contre les 13 prévues au départ avant la crise pétrolière des années 1970) où les voitures circulent à la périphérie. Chacune de ces mailles portent un nom de femme : Catherine, Karine, Denise, Eléonore, Brigitte, Jacqueline, Anne, Athéna. Deux mailles sont dédiées aux équipements commerciaux et une à l’hôpital. Chaque maille  a été conçue comme un village dans la ville, avec au maximum 3 000 habitants. Cette division en regroupements de taille humaine avait pour ambition de favoriser le lien entre les habitants et de faciliter les déplacements doux dans un cadre verdoyant. Le projet urbain prévoyait la mixité sociale dans les mailles avec des immeubles dédiés aux fonctionnaires, aux militaires et d’autres gérés par l’office HLM. En 1994, la première ligne de tram de la ville entre dans le quartier.

Hautepierre-schéma

 

Mais, plus de 40 ans après la construction du quartier, le bilan de cette utopie est amer. Comme pour de trop nombreux quartiers d’habitat social, les principes fonctionnalistes de séparation stricte dans l’espace des “fonctions urbaines” (habiter, travailler, circuler, se divertir), les préoccupations rationalistes de maîtriser et mesurer les déterminants de la vie dans ces espaces et les visées universalistes considérant que les besoins de tous sont identiques et fantasmant un “homme standard” ont créé des réponses répétitives et industrialisées à la crise du logement, créant des quartiers n’accueillant pas d’emplois, mal intégrés culturellement à la ville, s’en isolant socialement,  et cumulant les facteurs de fragilité. Les habitants de Hautepierre accumulent les difficultés sociales. Comme pour de trop nombreux quartiers d’habitats sociaux, il compte un grand nombre de personnes sans emploi, aux revenus faibles, aux contrats précaires et dispose finalement de peu de services et commerces disponibles à l’intérieur du quartier. En 2006, le revenu médian était de 575 €/personne…

Face à ce contexte difficile, une association tente de montrer que vivre dans le quartier de Hautepierre n’est pas une fatalité mais qu’au contraire, il regorge de potentiels et que d’autres horizons existent.

 
Observer avant d’agir

Pour Horizome, tout a commencé en 2009. Barbara Morovich (anthropologue et enseignante à l’école d’architecture de Strasbourg) et Marguerite Bobey (artiste) souhaitent lancer un projet mêlant plusieurs approches autour de la mémoire du quartier.

A leur initiative est réunie une équipe de chercheurs transdisciplinaires en art, anthropologie et architecture. Ils travaillent alors avec des artistes et des jeunes des différentes mailles. Ce projet, appelé HTP 40, dure 3 ans avec pour devise “observer, écouter, interroger, participer, récolter, exposer” et aboutit notamment avec une publication, “mobilités”. A travers le croisement des parcours de vie d’habitants et l’urbanisme du quartier, cette publication montre des réalités bien loin des images de lieux figés et d’impasses personnelles souvent véhiculées sur les quartiers HLM. A Hautepierre, les mailles n’enclavent pas la mobilité des habitants. Si enclavement il y a, il est avant tout économique.

“D’un autre côté, les habitants de Hautepierre sont mobiles, parfois malgré eux, particulièrement les jeunes. Ils communiquent entre mailles, avec d’autres quartiers de la ville, avec d’autres villes. La mobilité est aussi transfrontalière et internationale, les lieux d’attache pluriels. Cette mobilité nous montre que ce quartier est souvent, et avant tout, une étape de construction ou « reconstruction » de personnes et de groupes.”

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Un foisonnement de compétences au service des habitants

Ce travail de mémoire a donné envie à ses amateurs, ses praticiens et ses chercheurs de continuer leur intervention sur le quartier. Ils prolongent l’articulation de leurs compétences et diffusent leurs résultats sous différentes formes (film, photographie, cartographie, imagerie 3D, multimédia, publications, design graphique, performance, architecture).

L’association vise alors à créer des ponts entres les habitats, entre les les différents îlots du quartier et vers les équipements du centre-ville. Pour cela, elle organise régulièrement des évènements qui participent à ces échanges. Elle poursuit aussi son travail de diffusion via leur site internet ou différentes publications.

L’association a connu des départs et des arrivées qui l’ont poussée à repenser et recentrer ses interventions. A notre passage en juin, elle venait de redéfinir ses missions autour de 3 axes :

  • Actions artistiques dans l’espace public

A ce titre Horizome envisage des résidences d’artistes dans l’espace public, de porter le festival “Voix publiques”, de participer aux évènements du quartiers et de produire des publications sur le sujet.

  • Aménagements participatifs d’espaces publics et pouvoir d’agir

Dans ce cadre l’asso poursuit son action urbanistique sur la place Erasme avec ses riverains(voir ci-dessous) et aménage des jardins partagés

  • Acompagnement d’initiatives locales dans les domaines créatifs et/ou numériques : Arts et Métiers

Cet axe vise a expérimenter des projets à l’échelle du quartier et à vocation collective, aussi divers que les compétences de membres d’Horizome : ateliers art et créativité et appel à projets artistiques locaux co-produits dans un tiers-lieu à venir, ateliers populaires d’urbanisme, ateliers création d’un jeu vidéo 3D, ateliers radio.

dans les locuax d'Horizome 2

 
Zoom sur la Place Erasme

En 2012, dans le cadre du programme de l’ANRU (Agence nationale pour la rénovation urbaine), plusieurs mailles sont en travaux : des immeubles ont été détruits, des voiries créées, des logements réhabilités, le tram rallongé. Mais comme dans l’ensemble des rénovations des quartiers d’habitat social par les dispositifs de l’ANRU, les moyens sont mis sur le bâti et, faute d’une politique sociale associée, le quotidien des habitants est oublié. Ces dépenses “cosmétiques” ne laissent pas augurer d’améliorations de la situation économique et sociale de ces quartiers dits difficiles (voir le bilan de l’Anru par le chercheur Renaud Epstein). Pour expérimenter une méthode alternative, Horizome, accompagné du collectif Délits d’Archi, va proposer durant 4 ans d’aménager avec les habitants le coeur de la maille Éléonore, la place Erasme, un endroit vide, peu accueillant, où on ne pouvait pas s’asseoir, repéré lors de discussions entre associations du quartier.

Après avoir usé de méthodes « classiques » pour leur travail d’aménagement et d’entretien des espaces publics enchâssés entre les immeubles du quartier, l’ASERH – Structure associative rassemblant les différents bailleurs et propriétaires – a décidé de soutenir l’expérience en procédant autrement durant trois étés et de tordre le coup aux idées reçues. A l’époque, peut-être par les difficultés de communication, manque d’endroits pour s’écouter, pression de quelques uns, tout nouvel aménagement paraît synonyme de dégradation ou de disparition et tout rassemblement synonyme de nuisance. L’ intervention d’Horizome et Délits d’archi est quasi bénévole, un petit budget leur permet d’acquérir les matériaux.

Le travail d’Horizome commence par différents questionnaires et ateliers de réflexion avec plusieurs voisins de la place qui défrichent différentes pistes d’aménagement. Par la suite et de manière plus large, une consultation par le dessin ou des représentations numériques sont proposées aux petits et grands afin de constituer un imaginaire partagé. Au mois de juillet 2013, tout le monde est invité à venir participer aux chantiers pendant 3 semaines, enfants compris. L’animation du chantier, les rires, la musique, l’odeur des repas partagés emplissent le vide de la place. Maintenant on trouve des jeux pour enfants, une cabane, des bacs pour jardiner, des bancs pour discuter, une table de pique-nique, et des structures de musculation.

PLACE ERASME – DELITS D’ARCHI from Délits d’Archi on Vimeo.

 

En dehors des phases estivales de chantiers ouverts, les ateliers “labos-brico” animés chaque mois par Horizome et Délits d’archi entretiennent la collaboration, les échanges et les rencontres entre habitants et poursuivent l’entretien du site et la réflexion. Ajoutés aux campagnes de porte à porte de consultation sur les besoins du futur projet, Horizome a de nombreux éléments pour capter les ressentis et les désirs des habitants pour que les éléments construits se rapprochent le plus possible de ce qu’ils souhaitent.

Replaçant toujours l’expérimentation dans une démarche scientifique, la place Erasme est l’opportunité d’un suivi anthropologique de ces pratiques et l’occasion de la réalisation d’un film « Place Erasme, ethnologie d’une participation ».

Mais, sans même considérer l’utilité de ces aménagements, Horizome montre tout l’intérêt du processus qui les ont mis en place. En arrivant sans plans, en adoptant des outils de conception ouverts à tous et en partageant leurs connaissances et savoir-faire, ils ont pu véritablement créer du lien entre gens de tous âges, de toutes cultures autour de l’idée de construire ensemble un espace commun à tous et respectant les usages de chacun. La place Erasme est devenue un lieu unique désormais plus en phase avec les réalités quotidiennes et les aspirations de ses riverains. Si l’expérience n’a pas changé les conditions matérielles de logement des habitants de la maille, elle offre un espace devenant de plus en plus une extension de leur logement les connectant avec leurs voisins. Elle défend une vision de l’habiter qui intègre les espaces publics, que les opérations pilotées par L’ANRU ont tendance à uniformiser, lisser, garnir de caméras et couvrir de places de stationnement. Cette expérience d’acupuncture urbaine (REF NOTE 2) a aussi modestement agi sur la situation économique. Au cours de la deuxième année, des habitants ont pu être salariés pour assurer l’entretien et l’animation du jardin collectif. Et, indirectement, par le jeu des relations qui se sont nouées, des jeunes ont lancé un projet  associatif d’auto-partage et des projets artistiques (fresques murales, projet de scène musicale et de studio d’enregistrement).

Place Erasme

 
Une proximité gagnée avec les habitants

Les membres d’Horizome et de Délits d’archi ont bien pris la mesure de la difficulté à agir sur un quartier populaire dont ils ne sont pas issus et où ils ne vivent pas. Leur légitimité ne va pas de soi auprès des habitants. Modifiant leur quotidien, ils peuvent être perçus comme une menace, d’autant plus s’ils sont dans un premier temps assimilés à des agents de la ville ou de l’ANRU. On rentre dans un jeu d’acteurs avec ses règles, ses codes qu’il faut comprendre pour se faire accepter. La première année sur la place Erasme n’a pas été évidente, Horizome et Délits d’archi étaient seulement tolérés, l’accueil fut tiède, les habitants étonnés voire amusés de leur bénévolat. Mais ils revinrent tout de même la seconde année, cette fois-ci vraiment intégrés par la population. La proximité avec les habitants et sur la durée est un élément fort de la réussite d’Horizome sur la place Erasme. Pour preuve de la symbiose qui s’est opérée, plusieurs habitants ont intégré l’association.

Alors que nous discutions avec Grégoire d’Horizome et Julie de Délits d’archi, une scène désormais banale sur la place Erasme : 2 jeunes du quartier arrivent en scooter : “Ah vous êtes encore là ? Vous discutez. C’est bien comme boulot ! Il se passe un atelier bientôt ? Samedi ? Ok, on sera là !” Et ils repartent en roue arrière à scooter.

Horizome partage l’objectif d’un urbanisme autogéré, souhaite qu’il émane d’un soulèvement populaire du quartier, mais observe qu’il manque une (grosse) étincelle, la tâche est ardue sans appui. “Il faut un savoir et des savoir-faire extérieurs pour faire le déclic. Les habitants ne doivent pas seulement s’approprier l’usage de l’espace mais aussi sentir la légitimité et avoir l’envie de  le faire. Et nous, nous devons pour cela arriver à dépasser la posture de l’expert qui dit aux autres comment vivre. Il faut être là humblement en apportant aux habitants les connexions, les réseaux que les gens ignorent, dans un rapport le plus horizontal possible. Et le plus difficile, il faut éviter l’écueil de globaliser “l’habitant”, d’homogéniser toute une diversité de cultures, de besoins, d’envies, de pratiques.”

 

Délits d’archi : est un collectif d’architectes et de menuisiers, à l’origine une bande de potes voulant s’amuser en pratiquant autrement l’architecture, que ce soit pour des interventions personnelles, privées ou pour des associations. Chaque membre a aujourd’hui son activité professionnelle salariée à côté. Délits d’archi occupe leur temps bénévole. Ils n’ont pas particulièrement la volonté de communiquer sur tous leurs chantiers car ce n’est pas leur activité économique principale, à la différence d’autres collectifs que nous avons pu rencontrer. Cette posture leur permet d’être fidèles à leurs envies et valeurs, de ne pas avoir à rentrer dans un jeu de séduction auprès des commanditaires pour s’assurer un salaire. 6 mois après le lancement du projet place Erasme, ils se greffent à Horizome pour apporter leur volonté d’agir, de produire, d’expérimenter, amenant un savoir-faire crucial.

Place Erasme 2

 

Soutenir la mobilisation des habitants

Dans ce quartier les espaces publics ne sont pas valorisés par des aménagements, restant relativement nus et peu utilisés. Comme tout espace public, les places impliquent des conflits d’usages entre les différents modes d’occupation au fil de la journée et de la semaine. Le chantier a permis l’instauration d’un dialogue entre les différents usagers. La plus grande victoire est peut être dans la confiance qui est redonnée face à la résignation. Horizome nous a témoigné que pendant leur porte à porte, beaucoup d’habitants ne croyaient pas en la possibilité d’aménager ensemble une place. Plusieurs personnes leur ont d’ailleurs dit : « Rien ne va tenir ! ». Pourtant, maintenant qu’un climat serein s’est installé tout tient !

De même “les vieux” n’ont pas ruiné les efforts en déposant plainte contre le bruit. Quelques litiges liés à une sur-utilisation des balançoires à leur création ont été apaisés par des discussions engagées et passé l’élan de la nouveauté. Un minimum de dialogue pour mieux se comprendre change bien des choses…

En général, les demandes des habitants aux services de la ville ou de l’ASERH restent lettre morte, comme pour ce terrain de foot en gravillons jamais réhabilité malgré les nombreuses demandes pendant des années. Les membres d’Horizome, connaissant les rouages des dossiers de subventions, savent s’adresser aux bons interlocuteurs. Trop souvent, quand un groupe d’habitants souhaite monter un projet ou une revendication, les personnes ou les services qui vont prendre les décisions ne sont pas clairement identifiés. Le groupe commence alors une partie de ping-pong administratif, renvoyé d’un interlocuteur à un autre sans que l’idée n’avance véritablement.

De plus, nous avons pu observer sur nos terrains de recherche que certaines structures proches des habitants se sentent muselées quand le projet ne correspond pas aux envies des élus. Leur liberté de parole est en péril, elles s’estiment bridées et sont menacées par la ville de coupe de subventions. De ce fait, de nombreux habitants se découragent et abandonnent toute envie de projets pour leur quartier. Intégrant cela profondément, ils ne se sentent progressivement même plus légitimes à agir sur leur espace de vie, pouvant même reprocher à d’autres ce qu’ils n’ont pas osé.

Dans les locaux d'Horizome

 

La question toujours épineuse du financement

Pour financer la première année d’intervention sur la place Erasme, Horizome n’a demandé qu’une aide concernant les matériaux. Le reste des frais liés à l’engagement des bénévoles restait à la charge de l’association. Pour la seconde année, les subventions ont augmenté et ont permis de rémunérer les intervenants ainsi que d’embaucher 2 personnes du quartier avec des petits CDD.. L’engagement des collectivités reste tout de même timide.

D’une manière plus générale, sur l’année, Horizome reçoit des aides publiques seulement via ses projets. La visibilité financière reste donc à court terme et aucun budget ne l’aide pour ses dépenses générales de fonctionnement. Les subventions proviennent de la ville, de l’État via la politique de la ville (inscrites dans le contrat de ville) et via la culture (DRAC) ainsi que du Département et de la Région; pour le projet Erasme, ils ont également une aide de la Fondation de France. Comme dans beaucoup de structures rencontrées, le manque de visibilité oblige l’association à ne fonctionner qu’avec des contrats précaires qu’ils souhaiteraient pérenniser.

Malgré tout, le travail de l’association reste très orienté par les subventions. Ils se sentent arriver à un tournant de leur action et de leur discours. On leur a souvent reproché d’être fourre-tout et non-cohérent dans leurs actions. De notre point de vue, face au quasi état d’abandon et la résignation des habitants, le travail d’Horizome sur différents champs permet de s’adresser à différents publics comme de proposer de vraies opportunités aux habitants.

 

L’action d’Horizome se refuse d’être dans le “One-shot” : des actions d’éclat à la portée finalement éphémère sur le vécu du quartier. Elle s’inscrit dans la durée pour être un vrai levier pour les habitants de Hautepierre. Horizome se veut un remède contre le fatalisme qui touche les grands ensembles. Ses interventions tentent de révéler les dynamiques locales en montrant une autre image du quartier. Pour les habitants, c’est une démonstration qu’il est possible de faire des choses en bas de chez soi. Dans ses démarches, elle cherche un rapport le plus horizontal possible avec les personnes. Comme sur la place Erasme, l’association cherche à être l’étincelle de l’urbanisme autogéré, en libérant les envies, transmettant les savoir-faire, autonomisant les habitants, qui lui permettrait d’être ensuite moins à l’initiative tout en continuant à capter des financements et à faire profiter de leurs réseaux.
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2 Commentaires

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  2. Retour PingEspaces possibles : pour un urbanisme autogéré - midionze

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