Periferia, le droit à la parole de tous pour une capacitation citoyenne

A Bruxelles, nous avons rencontré l’association belge Periferia, fondée il y a un peu moins de 20 ans. Son nom vient du mot périphérie en portugais, là où se confrontent les plus grandes différences. Depuis plus de 15 ans, Periferia s’échine avec inventivité à faire participer le plus grand nombre et la plus grande diversité, dans un esprit de capacitation citoyenne et d’éducation permanente.

 

Periferia a été fondé en 1998 par Patrick Bodart suite à un voyage à Fortaleza, au Brésil. Dans ce voyage inspirant, il découvre et est convaincu par la pédagogie du brésilien Paulo Freire. Dans sa pédagogie des opprimés, Paulo Freire souhaite replacer l’être humain au centre de tout processus de transformation à condition d’être en contact et en capacité d’échanger avec le reste du monde. Cette pédagogie ne fonctionne pas comme une recette. C’est un mouvement, une démarche de conscientisation où l’éducateur apprend autant de ses élèves qu’il leur apporte. Une éducation où les opprimés deviennent pédagogues pour eux-mêmes autant que pour ceux qui les « enseignent ».

« Personne n’éduque autrui, personne ne s’éduque seul, les hommes s’éduquent ensemble, par l’intermédiaire du monde. » Paulo Freire

Sa pédagogie s’oppose à la conception bancaire de l’éducation où l’enseignant déverse un « dépôt » dans l’esprit de ses élèves à restituer à la fin. Même si cette pensée s’est développée dans un pays marqué par le colonialisme et la dictature, elle questionne nos rapports aux autres et notre système éducatif.

pédagogie Freire

 

Le socle de leur intervention, les ateliers de quartier

Ils se montent en fonction de sollicitations, d’opportunités, de financement et d’appels à projet pour intervenir dans un quartier, souvent un quartier touché par un processus de rénovation urbaine. Lors de ces interventions, ils mettent un point d’honneur à valoriser les énergies et les intelligences collectives déjà présentes dans le quartier. Ils accordent aussi une grande importance à mettre les différents acteurs (habitants, élus, techniciens, associations…) ensemble autour de la table, avec le souci de rééquilibrer les pouvoirs.
En dehors de ce socle commun de valeurs, leur credo est de ne jamais arriver avec une méthode toute faite, leur approche est contextuelle. A chaque quartier son contexte humain, politique, associatif, urbanistique, qui définit leur approche et leurs méthodes. Pour Periferia, toute parole est bonne à entendre. On a besoin des grincheux, car sans eux le débat n’avance pas. La discussion a toujours besoin d’oppositions, de conflits pour déboucher sur autre chose qu’un consensus mou.
Mais aujourd’hui, Periferia s’interroge sur la poursuite de cette activité à la suite de différentes expériences plus ou moins heureuse. Un document qu’ils ont produit parle de ces expériences, de la légitimité des dispositifs participatifs et de leur légitimité à agir en tant qu’animateurs. Parmi ces questionnements pertinents, en pagaille : un processus de coproduction qui ne comprendra toujours qu’une fraction de la population est-il légitime pour prendre ou influencer les décision ? Est-ce légitime de définir un espace de vie avec les riverains sans les futurs occupants ? comment gérer la confiscation de la participation par un groupe d’intérêt ? Certaines voix sont-elles plus légitimes que d’autres ? Comment considérer ceux qui ne participent que lorsque leurs intérêts personnels sont menacés ? Quelle place pour les voix et avis des non-participants ?

 

image Periferia

image Periferia

 

 

L’éducation permanente (ou éducation populaire en France)

Reconnus comme organisation d’éducation permanente par le Ministère de la Culture de la Fédération Wallonie-Bruxelles et soutenus à ce titre par des subsides (subventions), ils publient différents ouvrages à but pédagogique. Ces publications leur permettent de diffuser des textes de fond ou de vraies boîtes à outils pour tous sur les questions de la participation, des budgets participatifs, le Community Land Trust… Mais le changement politique récent, et l’arrivée au pouvoir des conservateurs au niveau fédéral (national) change la donne avec de nombreuses coupes budgétaires.
On peut retrouver sur leur site internet l’ensemble des très riches publications réalisées dont les dernières, parues fin juin portent sur la mobilisation, sur les conditions d’une réelle liberté de participer et sur l’animation d’espaces de participation.

 

Capacitation Citoyenne

Cette démarche existe depuis 2000 et cherche à mettre en avant les énergie présentes localement et les faire se rencontrer afin de les renforcer. Ce projet a été développé principalement par des groupes belges et français mais aussi par quelques brésiliens et sénégalais qui développent ensemble des actions collectives pour améliorer les conditions de vie sur leur territoire. Ni une marque déposée, ni un réseau fermé, c’est un programme d’actions et d’échanges qu’une centaine de collectifs et de structures de tous horizons font vivre de manière ouverte. Periferia et les anciens membres des « arpenteurs » animent ce réseau, dans une posture non pas de transmetteur mais de haut-parleur.

Une Karavane de Capacitation Citoyenne à Roubaix en 2011 source leblog2roubaix.com

Une Karavane de Capacitation Citoyenne à Roubaix en 2011 source leblog2roubaix.com

La capacitation, c’est la mise en valeur des capacités des participants, elle place à la fois l’individu et le groupe au centre de la démarche, non seulement comme acteurs de leurs propres changements, mais aussi de la transformation de leur environnement. L’idée est que, par le collectif, on peut conforter et révéler des compétences utiles à soi et au collectif. « C’est comprendre les raisons de sa situation pour mieux pouvoir la faire évoluer avec d’autres. » (Réseau Capacitation citoyenne)

Les processus de capacitation sont aussi l’occasion pour les participants de devenir chercheurs et de se questionner eux-mêmes sur leurs pratiques.

Concrètement, plusieurs fois par an, des collectifs se réunissent pour échanger sur un thème : droit au logement, santé, mobilisation… ou pour décider des orientations du programme. Ces moments permettent à tous de se rencontrer et de faire le point sur sa démarche avec des personnes aux points de vues différents.

Capacitation citoyenne a développé, avec ses livrets, un cadre réappropriable pour toutes les expériences de capacitation de compilation et restitution du processus et des changements opérés. “Élaboré collectivement par les groupes qui le souhaitent, le livret raconte le groupe, son parcours, ses actions, son combat, ses façons de faire, réflexions, ses doutes parfois. C’est une forme d’auto-évaluation collective qui vise à mettre en relief les capacités citoyennes mobilisées par les personnes impliquées dans le projet.” Objet plébiscité par les groupes et collectifs  qui en reçoivent chacun 100 exemplaires, ce type de production et le cheminement qui y conduit soudent davantage les personnes impliquées dans les projets. Le récit collectif cimente une identité commune, une légende se crée et se diffuse aisément localement et au-delà par l’échange de livrets.

Témoignages, photos, divergences, manifestes… autant de contenu vécu, sensible qui font de ces objets de véritables petites mines d’or. Plus de 80 livrets aujourd’hui que l’on retrouve à disposition sur le site de capacitation citoyennes
Très simple à produire mais tellement porteurs, les livrets participent aussi à la création d’une culture des précédents, traces que d’autres groupes pourront utiliser à leur profit, histoire de ne pas réinventer la poudre à chaque mobilisation collective.

livrets capacitation

Le réseau capacitation citoyenne use aussi des “Karavane” dans l’espace public, lieux d’interpellation sur un sujet et d’expression libre, prenant la forme de micros ouverts ou du dispositif “silence, on parle !” où le groupe est filmé  prenant la parole avec une déclaration, un sketch, une chanson… pour ouvrir le débat

C’est aussi encore une fois l’occasion d’essaimer auprès de tous ou d’écrire de manière collective des livrets ou feuilles.


Karavane de Liège 22/09/2010 – Echangeons nos… par periferia

Toute la force des démarches des acteurs du réseau Capacitation Citoyenne, Periferia et Arpenteurs en tête, est de permettre à ceux qu’on entend peu ou qu’on ne voit pas dans l’espace public d’avoir une visibilité et de libérer leur expression pour qu’ils puissent peser dans le débat public. Qu’ils puissent se raconter eux-mêmes pour arriver à communiquer leurs capacités à d’autres sans se voir juger par des conceptions toutes faites. C’est pour cela que Capacitation Citoyenne n’est pas vu comme un espace de formation (qui pourrait induire un apport de connaissance par le haut), comme s’il fallait retourner à l’école pour être citoyen, qu’on en et peut-être pas encore digne. Ils ont la conviction que le sentiment de ne pas être écouté est un des plus gros blocages de l’implication citoyenne.

 

Capacitation VS Empowerment

Le choix du mot capacitation par Periferia vient de l’idée que par le collectif, on peut révéler et conforter des compétences que l’on porte en soi. Le groupe et l’individu sont au centre de la démarche, comme acteurs de leur propre transformation. Comme la notion voisine de pouvoir d’agir, la capacitation a pour objet de faire avancer le groupe pour faire avancer ses membres, rejoignant des conceptions proches de celles de Saul Alinski et de son community organizing.

A l’inverse, depuis quelques années, un mot est de plus en plus utilisé et notamment du côté institutionnel, celui d’empowerment, qui n’a pas de véritable traduction en français. Il est souvent repris à tort et à travers dans de nombreux documents ou travaux, en nous faisant oublier son origine et son sens. Comme le montrent les travaux de Marie-Hélène Bacqué, le terme trouve son origine dans les mouvements d’émancipation des noirs aux Etats-Unis, elle est apparue dans le vocabulaire des praticiens et chercheures féministes travaillant dans le secteur du développement international au cours des années 1980 avant d’être récupéré par la rhétorique libérale dans une approche centrée sur l’individu comme acteur rationnel capable de faire des choix intentionnels et efficaces, valorisant l’esprit d’entreprise et la propriété privée. Mais au final, quel pouvoir est donné aux personnes dans un processus d’empowerment, jusqu’à quel niveau, quelle est leur légitimité à s’exprimer.. Comme le souligne Pascal Nicolas-Le-Strat dans sa brocuhure à ce sujet , la notion reste floue dans sa traduction et donc dans la manière dont nous pouvons l’appréhender. Au final, l’empowerment serait un processus centré sur la personne qui n’inclue pas nécessairement une notion d’action collective. Il fait oublier contre quoi on reprend du pouvoir, la dimension transformation sociale collective disparaît. Devenue aussi désormais technique classique de management, l’empowerment est désormais indissociable des logiques libérales visant les citoyens à  se débrouiller par eux-mêmes, sans l’aide de l’institution publique et sans nécessairement les autres.
Attention donc au sens des mots quand plusieurs publics manient le même.

pereferia

 

Conclusion

Nous avons beaucoup appris lors dans notre échange avec Periferia et dans la lecture de leur production. Comme avec ATD-Quart monde, ils montrent qu’il est possible de faire participer tout le monde et en particulier de faire la ville avec tous. Ce qu’ils démontrent par leurs actions c’est qu’avec l’intelligence collective on peut aller à plusieurs beaucoup plus loin que tout seul.

Par leurs valeurs et leurs actions Periferia s’insère comme facilitateur dans la transformation de la société et des pouvoirs comme ils le revendiquent.

Rééquilibrer les pouvoirs d’influence, concevoir et animer des démarches de coproduction, mettre en place un vrai processus de participation, faciliter le dialogue entre habitants et pouvoirs publics ou permettre l’expression de leurs tensions, cela exige-t-il l’intervention d’experts ?

Dans leurs interventions rien n’est figé, le mouvement permanent permet de sortir du méthodologisme à outrance et être dans l’action. Cela passe aussi par chercher à accompagner dans la durée pour que les personnes gèrent en autonomie leur groupe ou même des espaces.

Lors de notre passage en juin 2015, Periferia se posait de nombreuses questions sur le sens de leur démarche, de l’impact de celles-ci. Les importantes coupes budgétaire décidées par le nouveau gouvernement impactent directement leurs activités. Après presque 20 ans d’existence, ils se demandent s’ils sont toujours porteurs de transformations, une force de changement ou non, remettent en cause leur légitimité à intervenir là où ils ne vivent pas, comme agent extérieur, si les dynamiques collectives qu’ils forment sont suffisamment pérennes. Ils connaissent une forme d’épuisement par l’énergie dépensée tout au long de ces années. Malgré leurs motivations et leur travail, cette activité reste aussi peu rémunératrice. Ils arrivent donc à une étape, peut être la fin d’un cycle. Nous allons suivre avec attention la suite.


Pour aller plus loin

Les commentaires sont clos.