Les Tables de la Plaine et l’urbanisme vu par un habitant de Marseille

Depuis plus d’un an (septembre 2015) à Marseille, l’assemblée de la Plaine lutte contre le projet de la municipalité, dans la suite logique de la transformation urbaine à l’œuvre depuis Marseille capitale européenne de la culture 2013 pour embourgeoiser la ville, de « faire monter en gamme » le marché de la Plaine et ses abords, au mépris total des habitants et des acteurs de cet espace. Haut lieu populaire et du mélange des cultures dans la cité phocéenne, la Plaine ne se laisse pas insulter et ne se rend pas sans combattre. Depuis, elle s’organise dans toute sa diversité pour discuter des usages, aménager la place, contraindre la ville à une réelle concertation et lui opposer un contre-projet qui maintienne les habitants et commerçants actuels en place. Fruit des réflexions profondes qu’inspirent ces discussions, voici, en préambule au passage sur la Plaine des rencontres Hyperville, le texte d’un de ces militants sur le rôle de l’habitant, un bon repère pour nous des menaces et des opportunités qui agitent nos villes actuellement.

Image : La table est Plaine

Image : La table est Plaine

En tant qu’habitant, comment s’approprier les espaces communs ?

Cette question cache plusieurs questions que nous allons aborder aujourd’hui sous plusieurs angles : pratique, théorique, juridique et peut-être même philosophique. La question est d’autant plus intéressante de nos jours car officiellement elle ne devrait pas exister. En occident du moins, nous sommes sensés être libres de mener notre existence comme nous l’entendons.
Ici la liberté, garantie par la démocratie, nous permet (au travers des personnes que nous choisissons pour nous représenter) d’avoir notre mot à dire sur comment se construisent les espaces que nous habitons et fréquentons, l’espace public notamment. Normalement, dans une société composée d’être libres, l’espace public devrait être le reflet du souhait de ses habitants, tendre vers la forme de vie qu’ils visent.
Pourtant, ce que l’on constate en voyageant (sans même être urbaniste, architecte ou élu) simplement par le regard, c’est que la pensée ou les valeurs morales qui semblent guider la conception des places et grands bâtiments du futur est plus ou moins la même de Paris, qu’à L.A., qu’en passant par Tokyo et Istanbul.
Comment ça se fait ? Pourquoi construisons-nous tous des places et bâtisses qui se ressemblent, que ce soit des tours en verres ou des fontaines design. Pourquoi les espaces sont-ils de plus en plus identiques partout, pour ne pas dire sécurisés et « rentablo-fades » ?
Je crois, c’est simple, que les habitants de toutes ces villes ne décident pas comment elle se construisent, c’est leurs élus, soumis à l’économie libérale, qui le font pour eux.

Dans ce contexte on peut se demander qu’est-ce-qu’être un habitant ? Est-ce vivre quelque part et avoir une idée de comment on veut vivre et s’organiser avec nos voisins, notre communauté, des associations ou même tout notre quartier pour y arriver ? Ou est-ce plutôt accepter que quelques-uns se chargent de cela pour peu qu’on les choisissent ?
Qu’est-ce-qu’un espace public ? Un espace appartenant à une mairie ? Ou un espace n’appartenant à personne et à tout le monde à la fois ? Ou peut-être un espace appartenant aux personnes y vivant ? Aussi, qu’est-ce-qu’un espace commun ? Est-ce seulement un espace géré par une communauté en ayant l’usage ou un espace dont la disposition est le reflet du mode de vie des personnes se le partageant ?

Ce que l’ont sait tous, c’est que, quand on se demande comment en tant qu’habitant s’approprier les espaces communs, on part du postulat qu’il faut les arracher à quelque chose d’autre que le commun puisque l’on ne parle
pas du dernier continent découvert ou de la prochaine planète à coloniser mais bien d’espace déjà « occupé », le plus souvent par une mairie. C’est précisément le cas dans lequel nous nous trouvons ici.

Image Assemblée de la Plaine

Image Assemblée de la Plaine

La Plaine, cette place, est indéniablement un espace commun, toutes sortes d’activités et de modes de vie se la partagent en même temps ou à tour de rôle. Que ce soit les forains, les enfants, les commerçants, les fêtards, les flâneurs, les habitants ou les poètes perdus, personne ne peut dire que c’est sa place, tous la fréquentent et la modifient par moment en y installant un énorme marché trois fois par semaine ou en y déployant une scène et une sono le temps d’une nuit de folie.
Pourtant, bien que cet espace puisse être utilisé par tous de différentes manières, il y a une entité qui aurait le monopole décisionnel sur un point au moins, ce qu’on y construit et installe durablement. Sur tous les aspects de ce point d’ailleurs la taille de la route ou des terrasses, le nombre de lampadaires, de bancs, d’arbres et leur disposition. Ce n’est pas parce que l’on construit quelque chose de souhaité par tous que l’on peut le faire sur l’espace public. Ces tables sont en fait une ré-incarnation d’autres tables détruites à l’aide de marteaux, de burins et de tronçonneuses par quelques agents de la mairie « épaulés par 60 policiers » de  différentes brigades. Cette destruction m’a beaucoup plu car elle est venu clarifier publiquement les choses elle manifeste l’existence d’un pouvoir qui cherche à faire comme si il n’était pas là ou simplement naturel.

Ces tables ou du moins leur retour montrent aussi que dans le contexte actuel il existe des brèches, des possibilités à exploiter. Ici, des archis rencontrent un quartier et une situation et voilà pas que de l’aménagement urbain sort du sol ! Ces brèches, on les voit aussi quand une association parvient à poser un recours juridique sur un projet de la mairie ou quand un CIQ (comité d’intérêt de quartier) parvient à influencer un cahier des charges. Je crois que nous sommes ici nombreux à chercher les brèches, à mener des batailles pour l’espace commun, que ce soit sur un plan juridique, politique, artistique, technique, social ou philosophique. Il est donc de bon augure que ce type d’événement, ces possibilités de rencontres et d’échanges de bons procédés semblent se multiplier.

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