Les collectifs de professionnels de la ville, faire réseau sans structure

Les professionnels de la ville, qu’ils soient architectes, urbanistes, paysagistes, sociologues, designers, graphistes ou autres sont de plus en plus nombreux à sortir de la voie classique de l’agence ou de la collectivité pour travailler en collectifs. Plus libres, appliquant d’autres méthodes plus souples, plus en phase avec les besoins des habitants, plus portés vers la participation, les collectifs expérimentent essentiellement dans l’espace public. Ils peinent à être considérés par les élus et maîtres d’ouvrage d’une compétence et d’un sérieux égaux aux professionnels classiques. Est-ce un problème de réseau, faut-il un lobby des collectifs ? Cet article fait suite à une de nos interventions lors de l’événement Superville #2, les 2 et 3 juillet 2016 à Bobigny. Il s’agissait d’ouvrir la discussion du dimanche en rappelant l’épisode précédent, du premier Superville. A l’époque, un article avait restitué l’ambiance et quelques pistes de réflexions du premier rendez-vous en 2013. Nous inspirant largement de cet article (passages en italique), ce nouvel article est une version modifiée de l’intervention à Superville.

 

Faire réseau sans structures, 3 années après Superville quelle suite ?

Après leur Détour de France le collectif ETC organise une rencontre des personnes croisées sur leur route. L’événement s’appelle Superville et se déroule dans un gîte non loin de Saint-Étienne et sous la neige. Des discussions sort la volonté de s’organiser collectivement, de “mettre en commun des compétences, des expériences et des moyens, et mener un travail de fond lisible permettant d’influer sur les politiques publiques”.

Superville #1 Source : Strabic

Superville #1 Source : Strabic

Le choix qui a été acté lors de cette rencontre a été “ contre une structuration centralisée et pilotée “d’au-dessus”, tous préfèrent procéder horizontalement, par relations interpersonnelles. Une organisation “peer-to-peer”, dans laquelle chacun est autant émetteur que récepteur, demandeur que receveur. Logique, car elle traduit peut-être une de ces “valeurs communes” apparemment si difficiles à définir dans cette constellation : le fonctionnement en collectif, basé sur la complémentarité des savoir-faire et la co-construction des projets. Il n’y aura donc pas de “collectif des collectifs”, mais des partages d’outils spécifiques (par exemple la consultation d’un juriste spécialisé pour trouver des solutions plus adaptées à leurs actions dans les interstices des règles d’urbanisme) sur la base d’initiatives et des “invitations” respectives à travailler ensemble sur des projets concrets.

 

De notre difficulté à définir ce qu’on cherche à caractériser

Pour le premier Superville comme pour le second, les organisateurs ont eu la difficulté à définir de quoi et de qui on parle. En 2013, l’événement avait rassemblé des “ gens, architectes pour la plupart, mais aussi sociologues, urbanistes, artistes, paysagistes, constructeurs, graphistes ou juste militants et acteurs. […] Ils conçoivent ET fabriquent tous des projets intégrant les habitants, […] Proches, ils le sont aussi, en apparence, par leurs méthodes et cadres d’action (installations, aménagements temporaires, ateliers participatifs…) et par la remise en question de la maîtrise d’œuvre traditionnelle.” Pour le chercheur Pascal Nicolas-Le Strat, on pourrait aussi parler d’activistes urbains alternatifs, de démarches alternatives au processus traditionnel d’élaboration du projet architectural ou urbain, d’urbanisme alternatif, d’activisme urbain…

Pour rappel tels étaient les objectifs en 2013 :
“Au-delà de la rencontre et du partage d’expériences, l’ambition affichée d’ETC était, à l’origine, de construire un réseau influent et actif, notamment auprès de la commande publique et de mutualiser des outils effectifs, notamment juridiques ou économiques. Cependant, pour beaucoup, il était un peu précoce de parler de “fédération” : quelle étiquette pour ceux qui n’en veulent justement pas ? Qui porterait une parole commune ? Et à quel titre ? Pourquoi “labelliser” l’informel ? Comment rassembler des pratiques aux ambitions et moyens si divers ? Entre les plus zélés à défendre un territoire d’actions de plus en plus fréquenté mais très peu balisé, les frileux craignant de voir leur identité amoindrie par un éventuel lissage des pratiques sous une bannière commune et les activistes défendant des positions contre-culturelles non négociables… les discussions ne sont pas aussi simples qu’elles en ont l’air.”

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Aujourd’hui, un réseau en rhizome

Depuis 2013, le réseau s’est largement étoffé, de nombreuses personnes et de nouvelles structures sont apparues et se sont fait connaître. Les gens se connaissent mieux entre eux, s’appellent, travaillent ensemble, répondent à des concours ensemble. Mais les liens entre toutes ces personnes et groupes restent informels. Les échanges se font pendant les temps de chantiers, de rencontres, de conférences, d’ateliers, d’échanges de mails ou gifs, de soirées, de week-end ensemble… car de nombreuses personnes constituant ce nuage de professionnels sont amis. L’un des moteurs de ce réseau est donc affinitaire. Cette forme de fonctionnement permet une grande liberté par rapport à l’emprise que peut avoir une fédération, qui impose de fait un cadre, de la disponibilité, une forme de représentation. Il y a un côté très incontrôlable et une crainte d’une parole trop centralisée.
Si une ou plusieurs structures du réseau viennent à disparaître, le réseau ne s’effondrera pas. Il y a une sorte de résilience de fait.

On pourrait voir ce réseau comme un espace composé d’une multitude de micro-espaces reliés les uns aux autres par des liens souples, fragiles, qui sans cessent se créent, disparaissent, se recomposent. Chercher un lieu, un nom n’a pas de sens. Ce réseau n’a pas nécessairement besoin d’être représenté, il existe, c’est tout.
Ce qui semble être un manque, l’absence d’espaces représentatifs du réseau, est aussi un moyen de ne pas se laisser avaler par un cadre social à vocation hégémonique qui sait capter pour son propre compte les tentatives d’alternatives. Or, il est difficile de saisir ce qui est insaisissable. Il y a une sorte de fuite quand on essaye de le saisir.

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Superville #2, friche Miko, Bobigny

Ce réseau est dispersé mais ça ne signifie pas nécessairement fragmenté. C’est par de nombreuses connexions, échanges physiques, numériques, scripturaux que ce réseau existe.
Il fonctionne comme un rhizome. Il n’a ni début ni fin, ni centre, ni dedans, ni dehors, on ne peut pas lui mettre d’étiquette ou d’identité.
En biologie, un rhizome se définit par son horizontalité, remplie de réserve alimentaire, parfois souterrain, fait de nœud et de bourgeons. Quand il est séparé de sa plante d’origine, le rhizome devient une propagule (embryon source de propagation) potentielle. L’image représente bien aussi cette capacité qu’ont les collectifs à réunir autour d’eux autres professionnels décalés et acteurs de la vie locale pour créer là où ils agissent des écosystèmes stimulant nos espaces de vie.

 

Une sorte de fédération “en actes” plus qu’en structure

Une des critiques adressée à ce type d’organisation, c’est d’être un mouvement minoritaire.  Personne n’a vraiment de panorama d’ensemble de cette constellation de groupes et collectifs, nous avons tenté d’en esquisser les contours lors de nos Tours de France mais le spectre est désormais large. Pour Gilles Deleuze, être une minorité permet pourtant d’anticiper le droit, de modifier la norme, c’est le devenir de tout le monde. Les changements proviennent toujours d’une minorité. Cette forme peut permettre d’éviter aussi un entre-soi, “ au contraire d’être ouverts et lisibles, d’essaimer et de garder la capacité fondamentale à “accueillir l’altérité” ” (même si dans les faits, il reste présent, le profil sociologique des membres des collectifs est assez homogène).
Pour cela, il est nécessaire de rester tournés vers l’extérieur et transparent, accueillants lors des chantiers ouverts, d’être visibles de l’extérieur plutôt que de communiquer un discours travaillé.

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Pour certains, appartenir à ce rhizome passe par une forme d’engagement total. Ils ne séparent pas le travail et le hors-travail, cela fait partie d’un tout. Face à la fragmentation de nos vies, de notre temps, certains font le chemin d’une vie choisie, loin des contraintes imposées du salariat. Pour autant, leurs vies ne sont pas moins remplies, elles débordent, sans imposer aux autres leurs manières de vivre, de s’activer.

Enfin, pour rester dans le domaine du vivant, on peut aussi utiliser l’image de la mauvaise herbe pour les collectifs, qui patiente avant de trouver un terrain favorable pour pouvoir empiéter sur l’insupportable : “Les mauvaises herbes ne sont pas des modèles à suivre, elles sont là pour vriller les lignes droites, elles sont ruptures et deviennent de la norme parce qu’elles sont radicalement autre chose, quelque chose potentiellement en devenir. Les mauvaises herbes ne se domestiquent pas, on ne les sème pas, on ne les cultive pas.” ((Caracolès 2 : avec Aspaari, Petite contribution pour semer des mauvaises graines, 2011))

 

Pour aller plus loin

  • Le Fanzine de Superville #2 produit sur le vif
  • Élise Macaire, L’architecture à l’épreuve de nouvelles pratiques: recompositions professionnelles et démocratisation culturelle, Thèse de doctorat, Laboratoire Espaces travail, 2012.
  • Edith Hallauer et Margaux Vigne, « Le désOrdre des architectes », Strabic, mars 2013.
  • Le Polau, plateforme arteplan de partage d’initiatives croisant création et aménagement du territoire
  • Caracolès 2 : avec Aspaari, Petite contribution pour semer des mauvaises graines, 2011

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