L’université foraine de Clermont-Ferrand, 2 architectes pour un laboratoire de démocratie appliquée

Depuis le mois de janvier 2014 une permanence architecturale s’est ouverte dans le quartier HLM de la Gauthière à Clermont-Ferrand. Cette expérience originale est appelée Université Foraine (UFO). Elle est animée par Esther et Suzie, deux jeunes architectes qui habitent et travaillent dans le quartier.

 

Pourquoi une Université Foraine ?

L’Université Foraine est un concept élaboré par les architectes Patrick Bouchain et Loïc Julienne et leur équipe réunis autour de l’association Notre atelier commun. Cette Université un peu particulière est une continuité de différentes expériences architecturales aux quatre coins de la France (Rennes, Avignon, Bataville..). L’UFO se propose de s’installer dans des sites inoccupés, avec comme principe de base de penser, de créer et d’animer sans programme prédéfini, ni commande, et de faire émerger un projet par la participation, l’ouverture au public, en travaillant sur l’appropriation de tous. Le mot “université” est entendu comme un lieu de savoirs et de transmission. Le qualificatif “foraine” sous-entend l’éphémère, le nomade et renvoit également à l’animation, la fête. Cette UFO cherche à favoriser  “le vagabondage de l’incertitude contre l’inertie des idées toutes faites”.

L’Université Foraine se propose donc d’occuper un lieu et permettre que se rassemblent des savoirs académiques, abstraits, et des savoirs concrets, des savoir-faire, des professionnels reconnus et des usagers potentiels, elle souhaite conduire une démarche expérimentale et innovante en vue d’une occupation éphémère, limitée dans le temps.

Outils et processus de l’UFO

 

L’UFO se veut d’être hybride, il n’est pas toujours facile de l’extérieur de l’appréhender. Elle prend des chemins détournés, buissonniers, elle propose de sortir des schémas préconçus, des projets urbains classiques où l’on annonce ce que l’on va faire sans prendre en compte les habitants et leurs avis.
En empruntant des chemins détournés, buissonniers, elle propose de sortir des schémas préconçus, des projets urbains classiques descendants où l’essentiel est décidé en bureaux d’où ne sortent les décideurs et leurs agents que pour consulter les habitants sur la forme des espaces publics, la localisation du parking et le contenu du parcours sportif. L’Université Foraine est hybride et fière de l’être. C’est un ovni pas toujours facile à appréhender de l’extérieur.

L’Université Foraine est comme un laboratoire d’idées sans lieu fixe. Elle veut “pouvoir imaginer une autre manière d’habiter là. Ici et maintenant, nous voulons mobiliser des personnes partageant un espace et un temps pour les transformer. Ici et maintenant, nous voulons saisir des problématiques urbaines d’intérêt général et les arracher au désintérêt généralisé dont elles semblent prisonnières. Ici et maintenant, nous voulons nous donner les moyens d’expérimenter par les actes”. Il s’agit de faire société avant de pouvoir l’imaginer.

 

Revenons au quartier de la Gauthière à Clermont-Ferrand

La Gauthière, placée entre deux sites de l’usine Michelin est un quartier d’habitat social tranquille mais aux problèmes sociaux (malheureusement) typiques : bas revenus, chômage, familles monoparentales, jeunes désœuvrés cherchant à tromper l’ennui et des bâtiments dégradé. De nombreux habitants se trouvent dans des situations de souffrance, par rapport au pays qu’ils ont dû quitter, à la vie maritale, de leur condition d’emploi, de vie… Face à ces problématiques inhérentes aux quartiers HLM partout en France, l’État français a lancé en 2003 l’agence de rénovation urbaine, l’ANRU, qui a pour but d’améliorer le quotidien des habitants par la réhabilitation, la destruction, la rénovation et la construction d’immeubles. Comme le montre l’ensemble des études réalisées sur ces rénovations urbaines, les enjeux sont traités de manière cloisonnée, avec une approche très technique d’ingénieurs et de comptables, l’argent est mis sur le bâti et peu ou pas sur le social où les habitants se sentent toujours les grands oubliés malgré les dizaines de milliards investis.

A la Gauthière, le premier programme de l’ANRU a fait démolir au centre du quartier 3 tours et un ancien centre commercial, construit au début des années 1970 et considéré comme le nœud des problématiques du quartier. Depuis sa démolition en 2012, cette destruction laisse place à un espace vide, en friche. Seul reste l’ancien centre d’animation, provisoirement reconverti en maison médicale.
Le quartier a connu en 2012 des affrontements d’une partie des habitants avec la police suite au décès d’un jeune, Wissam El-Yamni, après un contrôle de police. Les “émeutes” semblent avoir été mal vécues dans ce quartier au quotidien pourtant tranquille.

Suite à la démolition des bâtiments, à ce vide laissé, aux nouvelles tensions, la ville de Clermont-Ferrand s’est retrouvée dans une situation de blocage, sans projet pour le site. En 2013, Patrick Bouchain et Loïc Julienne, de Notre atelier commun, proposent à la ville qu’une permanence architecturale s’installe dans le quartier. L’idée est simple, un binôme d’architectes, Suzie et Esther, s’installe pour occuper une partie de l’ancien centre d’animation et proposent des événements une fois par mois en lien avec l’avenir du quartier. Ce binôme sera aussi habitant du quartier pendant 3 ans ! C’est un tout autre choix de posture pour l’architecte qu’ils proposent. Descendu d’un piédestal (illusoire peut-être mais en tout cas ressenti par la majorité des habitants) pour venir vivre et comprendre le quotidien du quartier, ses problèmes, ses opportunités, ses figures, apprendre pour mieux se mettre à disposition des habitants et de leurs envies c’est un tout autre rapport qui s’établit entre l’habitant et le professionnel de la ville. Une condition peut-être désormais nécessaire dans ces quartiers souvent  perçus comme relégués pour qu’un lien de confiance puisse se créer.

 

Un laboratoire d’architecture autant qu’un “laboratoire de démocratie appliquée”

Aux débuts de l’intervention de Suzie et Esther, leur arrivée sur le quartier est vue avec méfiance par les habitants. Les processus de concertation du projet urbain ont mal abouti comme en témoignent la nouvelle maison de quartier dont le look la rapproche d’une prison et le nouveau centre commercial peu accueillant. Les habitants du quartier se sont lentement mais sûrement détachés des institutions, observent les filles, de même que l’ancienne municipalité avait pris pour habitude d’être dans une relation clientéliste avec les associations et les habitants.

La première action de la permanence architecturale est un inventaire social du quartier. Il s’agit de récolter les avis, les désirs, les besoins des habitants mais aussi rencontrer les différents acteurs du territoire. La présence continue apporte une autre manière de réfléchir à des orientations d’aménagement pour le devenir du quartier et de l’ouverture sur la ville, en pensant avec les habitants plutôt que pour les habitants.

La permanence architecturale avait à l’origine pour mission de travailler sur l’avenir de l’îlot central, rasé et en friche. Au fil du temps, ce travail s’est aussi orienté sur la réhabilitation de l’ancien centre social en “pôle famille”, équipement dédié à la petite enfance et la parentalité. Pour définir avec les futurs usagers à quels besoins devra répondre le centre social, Suzie et Esther ont d’abord organisé des événements tous les mois puis la seconde année tous les deux mois. Ces événements se déroulaient dans le centre comme sur le terrain vague. Les deux architectes ont bien compris qu’on ne décrète pas la participation des habitants, pour la susciter il faut donner envie, trouver d’autres modalités que la simple réunion, qui laissent la part à la créativité, à l’action et à l’expression des personnes généralement peu intéressées ou inhibées par les dispositifs de participation.

Idées et envies d’habitants pour de futurs usages, aménagements et commerces

 

S’installer sur un territoire crée une situation d’observation, de recherche, de débat et d’action“ assure l’UFO, dont la présence se veut catalyseur à la transformation urbaine.
Leurs actions cherchent à donner un maximum d’autonomie aux habitants. Par exemple, la première année, elles ont permis la mise en place d’un jardin partagé, dont la clé, dès qu’il a commencé à fonctionner, a été confiée à des habitants-jardiniers. Ceci, comme le reste de leur action, dans l’optique de ne pas créer une dépendance des habitants vis à vis de l’UFO, mais au contraire de trouver des acteurs moteurs à même de poursuivre la dynamique enclenchée une fois les filles parties.

Cette présence permanente a un rôle de facilitateur pour les habitants. Avec l’appui des compétences techniques et de la connaissance du jeu d’acteurs de ces “architectes de quartier”, ils ont l’opportunité, s’ils ont une envie, une idée, de venir la réaliser, de l’expérimenter sans avoir à remplir de nombreux dossiers pour avoir l’accord de la ville. Les architectes gagnent la confiance des habitants et en même temps accordent une confiance a priori aux initiatives des riverains. La question de la confiance est centrale dans le projet de l’UFO. Premièrement, les architectes doivent inspirer confiance, que les habitants les jugent sincères et à même de les aider. De leur côté, Suzie et Esther ne sont pas juges des idées des habitants et doivent leur accorder une confiance a priori accompagnée de bienveillance et d’encouragement. Enfin, par leur action, elles mènent les habitants à reprendre confiance en leurs capacités. Ainsi, la permanence architecturale permet de redonner du pouvoir d’agir et une légitimité à l’action des habitants : l’UFO peut aussi se voir comme un laboratoire démocratique.

 

Un fil conducteur : aménager le quartier

Leurs actions tirent une légitimité de leur ancrage local avec d’un côté le fait d’habiter au sein du quartier, dans un appartement à deux pas de leur local, et d’un autre côté par la multiplication de petits événements en se refusant de proposer de grandes réunions publiques.

Ces événements sont par exemple des actions autour de la petite enfance ou du bien-être pour expérimenter des usages du centre ou encore un salon de coiffure éphémère avec un lycée professionnel, une signalétique pour le quartier, un atelier de cartographie avec les enfants, des randonnées au départ du quartier… Aussi, une colocation solidaire avec l’association étudiante AFEV, un atelier poterie, des conférences sur des sujets divers…

La table multi-usages construite par Yes We Camp au milieu du terrain vague de la Gauthière

 

Il paraît au premier abord que tout ceci tient plus du travail d’animateur que de celui d’architecte. Suzie et Esther qui n’étaient pas formées pour cela, ont appris sur le tas et dans l’urgence. Mais ces animations, pour lesquelles sont souvent moqués les quelques praticiens de la permanence architecturale, sont un préquelle indispensable au travail sur l’aménagement du quartier. Si l’on ne cherche pas à tisser un réseau d’acteurs locaux, à encourager une vie de quartier, à mettre à jour et désamorcer les conflits, à faire prendre conscience aux habitants qu’ils font société, on n’arrivera pas à dépasser les écueils actuels de la participation institutionnelle et à impliquer les habitants dans l’avenir de leur village, quartier ou ville. Et dans des quartiers relégués et fustigés de toute part, où règnent la défiance et le sentiment d’abandon, le défi est immense et le besoin des méthodes de la permanence architecturale d’autant plus grand. Grâce encore à Patrick Bouchain, Sophie Ricard avait pu ouvrir cette voie riche d’enseignements en 2010 à Boulogne sur mer pour la rénovation d’un quartier populaire avec leurs habitants.

Leurs actions se situent aussi sur la friche qui est investie à l’arrivée des beaux jours jusqu’aux premiers grands froids. Les étés ,des chantiers collectifs sont organisés. En 2014, le collectif Yes We Camp a construit une grande table offerte aux jeux, piques-niques, danses, défilés… Durant l’été 2015, c’est le jeune collectif Pourquoi Pas ?! qui propose de transformer une partie de la friche en un jeu de plateau géant en équipe durant une semaine. En 2016, un verger est planté où chaque arbre a été sélectionné par un habitant  à qui l’entretien est confié.

Afin d’ouvrir le quartier sur la ville ou que la ville s’ouvre sur le quartier, Suzie et Esther travaillent avec différents acteurs ou partenaires qui n’ont pas l’habitude de venir sur le quartier comme des écoles d’ingénieurs, un lycée professionnel, une classe de BTS, des étudiants en STAPS, des artistes, des plasticiens…


 

Le financement de l’Université Foraine

Le budget de l’UFO de Clermont-Ferrand est majoritairement issu de subventions de la ville. S’ajoute une petite aide du PUCA ((Le Plan Urbanisme Construction Architecture, agence interministérielle développant des programmes de recherche et d’expérimentation. Il apporte son soutien à l’innovation dans les domaines de l’urbanisme, de l’architecture, de la construction et de l’habitat.)) avec qui ils sont conventionnées pendant les deux premières années de l’expérimentation et de Notre Atelier Commun, qui porte l’UFO.
La filiation directe avec Patrick Bouchain, qui apporte un effet label et une aide précieuse sur l’aspect politique, confère à Suzie et Esther une certaine confiance de la part des élus. La convention qui régit Notre Atelier Commun et la ville évite à l’équipe d’aller continuellement chercher des financements, une charge chronophage.
Elles sont payées 1300 € net par mois pour assurer une présence de 26h par semaine, une durée sans rapport avec leur temps de travail et de disponibilité effectif.

 

Une intervention pas si simple

Lors de notre passage, Suzie et Esther nous ont affirmé qu’elles avaient du mal à s’insérer dans la politique de la ville qui concerne le quartier Il est difficile de savoir où est notre place, difficile de s’insérer dans la hiérarchie complexe des services de la ville, d’avoir les bons interlocuteurs, des réponses précises à nos questions. Elles sont confrontées en direct à une désorganisation de l’administration municipale. Elles ont tout de même obtenu d’être intégrées aux instances de l’ANRU. L’action de l’agence nationale de rénovation urbaine n’est dirigée que pour répondre à des critères d’évaluations quantitatifs, l’UFO tente d’y insérer des résultats qualitatifs, de ce qui ne s’observe pas à l’œil nu.

Une difficulté majeure pour les filles, leur convention n’est valable qu’une année et doit être renouvelée tous les ans. Elle ne savent donc pas combien de temps va pouvoir durer leur intervention sur le quartier et restent sujettes à des jeux politiciens et des logiques d’évaluation quantitatives. Une contrainte qui finira par être fatale à l’UFO, on y revient à la fin.

Autre élément, Suzie et Esther habitent et travaillent sur le quartier. Cette implication au quotidien leur donne une plus grande légitimité mais ce n’est aussi pas toujours très simple. Où est la limite entre le temps salarié et le bénévolat ? Quand on ferme sa porte peut-on nous interpeller alors que la permanence est fermée ?

Le bureau de l’UFO, modeste mais en plein cœur des enjeux

 

Autre difficulté, la question du genre

Lors de nos échanges avec les groupes ou collectifs que nous rencontrons, nous les questionnons souvent sur leur ressenti des questions de genre dans leurs interventions avec les habitants. Dans le cas de l’UFO de Clermont-Ferrand, nous avons demandé à Esther et Suzie si, pour elles, être deux femmes avait une incidence sur leurs actions. Elle nous ont expliqué qu’elles avaient le sentiment que les habitants les testaient moins, qu’il n’y avait pas de méfiance a priori vis-à-vis de leurs interventions, comme si les femmes étaient naturellement bienveillantes. Sans doute le contact avec les services techniques est plus facile, elles pensent aussi toucher une population plus large qu’en étant une équipe d’hommes. Sur le quartier, elles constatent que les jeunes ados hommes cherchent à s’affirmer dans l’espace et marquent leur territoire, difficilement associés aux activités. Du côté des jeunes filles, elles voient de plus de plus de jeunes filles voilées, qui participent aux actions autant que les autres, pas de mise à l’écart.

 

Comme le relève Edith Hallauer dans la brochure sur la permanence architecturale, l’UFO est un ovni dans le paysage de la fabrique de la ville : “ni tout à fait à l’initiative d’une municipalité, ni réellement le produit d’une mobilisation sociétale, l’UFO de Clermont a pour particularité qu’un tiers personnage est intervenu entre l’autorité en charge de l’urbanisme et la population visée par le projet : l’architecte.” En découle une situation complexe pour le quotidien de l’université foraine, les élus affichant une certaine schizophrénie en acceptant une délégation d’une part de pouvoir aux habitants via l’UFO tout en organisant des actions très descendantes. Dissonances au sein du conseil municipal ? Pressions de l’ANRU ? Peur d’un contre-pouvoir émergent ? Difficile de trancher encore avec certitude.

L’expérience de l’Université Foraine est assez exceptionnelle dans le sens où il est (trop) rare de voir des projets urbains où l’architecte habite le quartier, sans feuille de route précise, où l’on avance en marchant. Un nouveau modèle est testé, l’architecte de quartier, mettant ses savoir-faire et son expertise disponibles et en partage, pour un territoire réactif, en perpétuel mouvement, façonné par les habitants. Une approche peut-être plus bottom-bottom, où, après un temps d’adaptation pour ne plus être vu comme un colon, l’architecte devient habitant et du quartier et acteur aussi légitime qu’un autre de la transformation urbaine. C’est de cette façon que Suzie et Esther tentent de redonner de l’espoir et de la confiance aux habitants qui en manquent cruellement. Une approche et des actions qui arrivent à décloisonner l’espace, qu’il ne soit pas voué à une seule, fonction, un seul public, dans la lignée du principe du droit à la ville : une place pour chacun.

Le projet se veut aussi exceptionnel car il s’inscrit dans le long-terme. Ne pas être dans un temps trop contraint permet de se donner plus de temps pour réfléchir, pour construire avec les habitants. Un temps et une présence que les dispositifs classiques de participation ne se laissent pas.

 

Epilogue

En décembre 2016, l’expérience de l’UFO Clermont-Ferrand s’arrête. Après avoir réalisé un cahier des charges dans le cadre de la rénovation du bâtiment qu’elles occupent, la ville n’a pas retenu lors de l’appel d’offre leur proposition d’exécution du réaménagement. L’appel d’offre a été suivi et signé par une élue de la ville qui n’est jamais venue rencontré l’UFO. Cela peut paraître anecdotique mais montre le manque général de soutien politique pour la poursuite de ce type d’expérience. Lors des derniers mois de leur mission, Suzie et Esther se sont attelées à transmettre aux habitants motivés le travail accompli qu’ils puissent prolonger en autonomie. Dès le départ le défi fixé était de se rendre remplaçables. On espère que, malgré leur séjour écourté avant la pleine maturité, les germes plantés d’animation de quartier, d’organisation collective et d’ouverture aux questions de l’habiter donneront des fruits futurs.

 


Pour aller plus loin :

Un Commentaire

  1. Retour PingUrba/autrement | Pearltrees

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *