Yakafaucon, ils n’ont pas qu’un Petit Grain

>>> Ici vous retrouvez deux vidéos réalisées en mars 2016, elles se regardent dans le sens que l’on veut puis un article complet.

Vidéos :

Yakafaucon : trois jours au Petit Grain from Hyperville on Vimeo.

 

Yakafaucon : mais qu’est ce qu’ils font ? from Hyperville on Vimeo.

 

Articles :

Non loin de la gare Saint-Jean à Bordeaux, une association, Yakafaucon, modifie le paysage du quartier depuis une dizaine d’années. Le cœur de leur action : un café associatif et une végétalisation des espaces publics.

Un quartier en mutation

Les actions de Yakafaucon se déroulent dans le quartier St Jean/Sacré Cœur, un ancien quartier d’artisans et de commerces. Comme souvent dans les grandes villes, les locaux commerciaux ont été progressivement transformés en habitats. La plupart des commerces de proximité et des cafés-restaurants populaires (Le Coq Hardi, Le Dormoy, Le Petit Caboulio, Le Caporal) ont fermé au cours des dix dernières années. Seuls quelques-uns subsistent. Même si le quartier compte aujourd’hui de nombreux équipements, les lieux conviviaux où les habitants peuvent se rencontrer se font plus rares. Une forte mixité en âge et en revenus marque ce quartier.

Comme de nombreuses métropoles, Bordeaux a impulsé de nombreux grands projets urbains qui modifient en profondeur le visage et la composition sociale des quartiers. Le quartier St Jean/Sacré Cœur n’y échappe pas et est cerné par deux grands projets : Euratlantique et Bordeaux Re-Centres.

L’origine de l’association

L’association trouve ses origines rue Montfaucon, à quelques pas de la gare St-Jean. Dans cette rue étroite où les voitures ne peuvent pas se croiser, habitaient en 1998 deux jeunes en colocation dans un petit appartement. Faute d’espace dans leur logement et parce qu’il fait régulièrement beau à Bordeaux, les colocataires organisent des apéros avec leurs amis sur le trottoir. Rapidement, des liens commencent à se tisser avec le voisinage. Petit à petit, les apéros se transformèrent en repas de rue au rythme de la musique, animés de musique, tout en musique et prennent de plus en plus d’ampleur. Lors d’un repas de quartier au printemps 2008, l’idée de créer une association de quartier émerge avec l’envie forte que chacun puisse se saisir de l’espace qui l’entoure. Un an après l’association Yakafaucon se formalise lors du 2e repas de quartier.

Le nom est un clin d’oeil à la rue Montfaucon mais ils définissent surtout comme : « Qu’est-ce qu’on peut faire, nous, habitants, à notre niveau et avec nos moyens pour agir sur notre environnement et construire des réponses à nos besoins ? »

Une ouverture vers l’autre

Yakafaucon initie et soutient les projets d’habitants. Elle cherche à mettre en place les outils  pour mettre en marche les rencontres et les dynamiques où chacun se sent intégré. Leur constat est simple : lorsque les gens sont considérés, ils se sentent plus à l’aise dans l’échange, et les rencontres peuvent alors s’établir plus facilement. L’idée est tout aussi simple : rendre possible les échanges et les rencontres entre les habitants du quartier dans un esprit convivial, familial, solidaire et intergénérationnel. Ils souhaitent favoriser l’expression des besoins des habitants pour leur quartier et la participation effective des adhérents aux projets. Deux axes majeurs sont développés par l’association : le café Le Petit Grain et la poursuite de la végétalisation du quartier.

Aujourd’hui, Yakafaucon se revendique de l’éducation populaire, même s’ils ont mis du temps à se rendre compte qu’ils en faisaient. Leur revendication est que, eux, comme habitants, ils ont su créer un espace qui leur ressemble et dans lequel ils peuvent s’investir. En soi, ils ne portent pas de revendications politiques et ne souhaitent pas être dans un rapport de contre-pouvoir. Dans leurs actions de tous les jours, ils participent à la transformation sociale en mettant les gens en réseau. Ils deviennent un important opérateur d’activités socioculutelles et l’humain s’occupe du reste : du lien social, de la solidarité…

Le Petit Grain au centre de la convivialité

En 2010, soit 2 ans après la création légale de l’association, émerge l’envie de mettre en pratique les valeurs de rencontre, de contact et d’échange que portent Yakafaucon. Un projet de café est lancé avec l’envie de l’installer dans Le Dormoy, le bar installé sur la place du même nom qui avait tiré le rideau quelques années plutôt. Mais les négociations avec l’ancien propriétaire sont difficiles. En attendant, ils mettent en place une caravane-café mobile dans le quartier qui s’arrêtent régulièrement sur la place Dormoy. En 2012, les négociations aboutissent et le local commercial est loué. Il nécessite toutefois quelques travaux. Pendant 6 mois, de nombreux bénévoles s’attellent alors à une réhabilitation en autoconstruction grâce à de nombreux dons.

Le café prend le nom du Petit Grain car pour l’association dans ce lieu “chacun peut y mettre le sien, grain de sel, grain de folie”. En effet, chacun peut s’investir dans l’association, en participant à une activité, en proposant des animations, en aidant aux tâches administratives, au bar, à la cuisine quelles que soient ses compétences. Le résultat : un programme chargé d’activités gratuites tous les mois : expositions, projections, ateliers, tricot, soirées à thème…

A peine passé la porte du café de 70 m², personne n’échappe au tutoiement, qu’on soit nouveau ou ancien. Pour l’association, le tutoiement est essentiel pour casser les hiérarchies d’âge ou de classe. Autre principe fondateur du lieu, les tarifs “à partir de”. Ils revendiquent cette pratique solidaire pour que chacun, selon ses revenus puissent bénéficier des mêmes services. Ainsi, l’adhésion pour l’année est à partir de 2€. Elle permet de pourvoir manger ou boire quelque chose. Les marges sur les ventes sont limitées pour rendre les prix accessibles, comme les sandwichs du midi à 3€. Quatre jours par semaine une équipe de trois bénévoles entourés d’une salariée de l’association préparent le repas du midi. Cet atelier appelé “co-cuisine” élabore les repas avec des produits, dans la mesure du possible, locaux ou bio et toujours de saison pour 7 €. Le café compte aussi un groupement d’achat qui monte petit à petit en activité.

Le Petit Grain est un vrai succès et est porté par de nombreuses personnes. En 2014, l’association estime qu’il y avait entre 150 et 200 membres actifs. Toujours la même année, l’association comptait 2 835 adhésions, dont plus de la moitié n’était venue qu’une fois.

Yakafaucon et Le Petit Grain ne sont ni un groupe d’habitants ni une structure au service des habitants mais un lieu construit et bâti par les habitants offrant des activités animées bénévolement, et donc gratuites.

L’aménagement de la place Dormoy

A ses débuts, l’association avait pour premier projet la végétalisation de la rue Montfaucon. Après quelques longueurs administratives, les habitants ont construit, à partir de palettes récupérées, des bacs où ils plantèrent des fleurs et des arbustes. Ils furent soutenus et accompagnés par Friche and Cheap, une équipe de paysagistes qui accompagne la création de jardins partagés.

La réflexion sur l’aménagement du quartier et des espaces publics se poursuit avec l’envie d’améliorer le cadre de la place Dormoy, en face du café. Cette place présente des enjeux forts. Malgré la présence proche de nombreux équipements public, cet espace public est peu mis en valeur et peu fréquenté. De plus, la place occupe une situation particulière à l’échelle de la ville : elle se situe à l’intersection de deux grands projets urbains en cours sur Bordeaux. Yakafaucon s’est interrogé : comment, avec une initiative d’habitants dans une démarche de concertation et d’action collective, est-il possible d’engager un processus d’aménagement de l’espace public intégré aux projets urbains de la collectivité ?

En 2012, soutenus par la Direction Générale de l’Aménagement et la ville de Bordeaux, ils montent un projet en plusieurs temps : de janvier à mars avec les paysagistes Friche and Cheap pour accompagner la concertation et participer à la scénographie, et à partir d’avril avec le Collectif Etc pour réaliser le chantier ouvert d’un premier aménagement temporaire de la place. Pendant deux semaines, le Collectif Etc va organiser un chantier ouvert avec un chantier de construction et des ateliers pour réaliser divers éléments du projet et impliquer un large panel de la population dans l’aménagement du lieu : ateliers jardinage, peinture pour créer des visuels… En parallèle, pendant ces deux semaines, l’association organise une série d’événements, aussi variés que possible, l’objectif étant de réussir à toucher un public le plus hétérogène. Le résultat : une place redynamisée par les habitants grâce à la construction de bacs à fleurs et de modules en bois agençables selon les envies et les évènements. Aujourd’hui, la place Dormoy retrouve son statut de place de quartier vivante et appropriée par tous, habitants et acteurs du quartier.

Vers une organisation horizontale

Pour réussir ces différents paris, Yakafaucon s’appuie sur un fonctionnement qui tente de limiter la hiérarchie entre les personnes impliquées.

L’association fonctionne avec un Conseil d’Administration (CA) collégial. Les responsabilités sont donc partagées par tous les administrateurs. Ce choix fait suite à une situation de crise et de blocage avec le fonctionnement précédent hiérarchique du CA. Une fois par mois, le CA réunit les huit administrateurs élus pour 2 ans et les quatre membres de droit, ceux qui ont aidé financièrement au début. Le CA est le garant des valeurs de l’association et du lieu. A chaque CA, la coordinatrice est présente ainsi qu’un autre salarié. C’est ainsi qu’une grande confiance a pu s’instaurer entre le CA et l’équipe salariée.

Vers une autonomie financière

Les activités de Yakafaucon sont en partie financées par le café. En 2014, les recettes issues de la vente des boissons et des repas apportaient 50% du budget annuel. Le reste est constitué de subventions publiques de l’Etat pour les contrats aidés (20%), de la Caisse Allocation Familiale (CAF) (10%) et de la ville (10%) pour l’agrément “espace de vie social”. Les derniers 10% du budget de l’association provient de divers appels à projets selon les opportunités.

L’agrément “espace de vie social” est un engagement financier sur 3 ans entre la structure, la CAF et la mairie, portant sur plusieurs thématiques. Cet agrément permet de recevoir des subventions de fonctionnement et est co-construit via un comité de pilotage. Pour la petite histoire, le quartier fut pendant un temps classé “politique de la ville” mais ne possédait pas de centre social. Cet agrément est justement proposé à des associations de quartier ne disposant pas d’un centre socioculturel.

Yakafaucon compte quatre salariés : une coordinatrice, un animateur projet, une animatrice cuisine et un service civique sur la végétalisation. Le choix d’avoir des salariés, pour ainsi influer sur le fonctionnement de la structure, se fait en pleine conscience et témoigne des liens avec le CA. Fin 2014, l’équipe salariée a profondément été modifiée avec le départ des salariés et  d’habitants du quartier présents depuis les débuts de l’association. Ces départs ont permis des arrivées, laissant ainsi la place à de nouvelles personnes.

Cette dimension économique permet à Yakafaucon de devenir de plus en plus autonome et ainsi de mettre en œuvre des projets et d’être soutenu par une équipe de salariés.

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Conclusion

Après 5 ans d’existence, l’association ne souhaite pas agrandir les missions du café. Elle rêve plutôt d’en faire un lieu complètement autonome, c’est-à-dire qu’il soit totalement géré par les habitants et qu’il n’y ait pas besoin de salariés. Ils reconnaissent aujourd’hui que, sans l’équipe salariée, il y aurait moins de temps d’ouverture et pas de nourriture tous les midis.

Yakafaucon sème des graines dans l’esprit d’autres riverains du quartier. Une rue voisine a elle aussi été végétalisée. Un pédibus s’organise chaque matin pour amener les enfants à l’école. Des rencontres et des solidarités se sont créées. Bref, une dynamique de quartier est née.

Finalement, Yakafaucon montre qu’aménager ses espaces de vie n’est pas l’apanage des pouvoirs publics mais est une question qui appartient aux habitants. Ils répondent avec succès à l’appel lancé à la fin des années 1960 par Henri Lefebvre pour un Droit à la ville : le droit à une ville appropriée par ceux qui l’habitent et à réinventer des espaces de vie collectifs hors du productivisme et du consumérisme. Le Collectif ETC à Marseille nous a d’ailleurs confié que, suite à leur Détour de France, ils considèrent Yakafaucon comme l’un des meilleurs exemples d’urbanisme autogéré.


Pour aller plus loin :

http://www.yakafaucon.com/

une petite histoire de la végétalisation du quartier

Le récit de l’intervention du collectif ETC

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